MARTINE : Et je te dis, moi, que
je veux que tu vives à ma fantaisie,
et que je ne suis point mariée avec toi pour souffrir tes fredaines.
SGANARELLE
: O la grande fatigue que doit d'avoir une femme! et qu'Aristote a
bien raison, quand il dit qu'une femme est pire qu'un démon!
MARTINE : Voyez
un peu l'habile homme, avec son benêt d'Aristote!
SGANARELLE : Oui, habile
homme : trouve-moi un faiseur de fagots qui sache, comme moi, raisonner des choses,
qui ait servi six ans un fameux médecin, et qui ait su, dans son jeune âge,
son rudiment par coeur.
MARTINE
: Peste du fou fieffé!
SGANARELLE : Peste de la carogne!
MARTINE :
Que maudit soit l'heure et le jour où j'aviserai d'aller dire oui!
SGANARELLE
: Que maudit soit le bec cornu de notaire qui me fit signer ma ruine!
MARTINE
: C'est bien à toi, vraiment, à te plaindre de cette affaire. Devrois-tu être
un seul moment sans rendre grâce au Ciel de m'avoir pour ta femme? et méritois-tu
d'épouser une personne comme moi?
SGANARELLE : Il est vrai que tu me fis
trop d'honneur, et que j'eus
lieu de me louer la première nuit de nos noces! Hé! morbleu! ne me fais point
parler là-dessus : je dirois de certaines choses...
MARTINE : Quoi? que dirois-tu?
SGANARELLE
: Baste, laissons là ce chapitre. Il suffit que nous savons
ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
MARTINE : Qu'appelles-tu
bien heureuse de te trouver? Un homme qui me réduit à l'hôpital,
un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai?
SGANARELLE : Tu as menti
: j'en bois une partie.
MARTINE
: Qui me vend, pièce à pièce, tout ce qui est dans le logis.
SGANARELLE
: C'est vivre de ménage.
MARTINE : Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois.
SGANARELLE
: Tu t'en lèveras plus matin.
MARTINE : Enfin qui me laisse
aucun meuble dans toute la maison.
SGANARELLE : On en déménage plus aisément.
MARTINE
: Et qui du matin jusqu'au soir, ne fait que jouer et que boire.
SGANARELLE
: C'est pour ne me point ennuyer.
MARTINE : Et que veux-tu, pendant
ce temps, que je fasse avec
ma famille?
SGANARELLE : Tout ce qu'il te plaira.
MARTINE : J'ai quatre
pauvres petits enfants sur les bras.
SGANARELLE : Mets-les à terre.
MARTINE
: Qui me demandent à toute heure du pain.
SGANARELLE : Donne-leur le fouet
: quand j'ai bien bu et bien mangé, je veux que tout le monde soit saoul dans
ma maison.
MARTINE : Et tu prétends, ivrogne, que les choses aillent toujours
de même?
SGANARELLE : Ma femme, allons tout doucement, s'il vous plaît.
MARTINE
: Que j'endure éternellement
tes insolences et tes débauches?
SGANARELLE : Ne nous emportons point,
ma femme.
MARTINE : Et que je ne sache pas trouver le moyen de te ranger
à ton devoir?
SGANARELLE : Ma femme, vous savez que je n'ai pas l'âme endurante,
et que j'ai le bras assez bon.
MARTINE : Je me moque de tes menaces.
SGANARELLE
: Ma petite femme, ma mie, votre peau vous démange, à votre ordinaire.
MARTINE
: Je te montrerai bien que je ne te crains nullement.
SGANARELLE
: Ma chère moitié, vous avez
envie de me dérober quelque chose.
MARTINE : Crois-tu que je m'épouvante
de tes paroles?
SGANARELLE : Doux objets de mes voeux, je vous frotterai les
oreilles.
MARTINE : Ivrogne que tu es!
SGANARELLE : Je vous battrai.
MARTINE
: Sac à vin!
SGANARELLE : Je vous rosserai.
MARTINE : Infâme!
SGANARELLE
: Je vous étrillerai
MARTINE : Traitre, insolent, trompeur, lâche,
coquin, pendard, gueux, belîre, fripon, maraud, voleur...!
SGANARELLE : il
prend un bâton et lui en
donne.
Ah! vous en voulez donc?
MARTINE : Ah! ah, ah, ah!
SGANARELLE
: Voilà le vrai moyen de vous apaiser.
M.ROBERT : Holà, holà, holà! Fi!
qu'est-ce ci? Quelle infamie! Peste soit le coquin, de battre ainsi sa femme!
MARTINE
: les mains sur les côtés, lui parle en le faisant reculer, et
à la fin lui donne un soufflet.
Et je veux qu'il me batte, moi.
M.ROBERT
: Ah! j'y consens de tout
mon coeur.
MARTINE : De quoi vous mêlez-vous?
M.ROBERT : J'ai tort.
MARTINE
: Est-ce là votre affaire?
M.ROBERT : Vous avez raison.
MARTINE
: Voyez un peu cet impertinent, qui veut empêcher les maris de battre leurs femmes.
M.ROBERT
: Je me rétracte.
MARTINE : Qu'avez-vous à voir là-dessus?
M.ROBERT
: Rien.
MARTINE : Est-ce à vous d'y mettre le nez?
M.ROBERT
: Non.
MARTINE : Mêlez-vous de vos affaires.
M.ROBERT : Je ne dis plus mot.
MARTINE : Il me plaît
d'être battue.
M.ROBERT : D'accord.
MARTINE : Ce n'est pas à vos dépens.
M.ROBERT
: Il est vrai.
MARTINE : Et vous êtes un sot de venir vous fourrer
où vous n'avez que faire.
M.ROBERT : il passe ensuite vers le mari,
qui pareillement lui parle toujours en le faisant reculer, le frappe avec le même
bâton et le met en fuite; il dit à la fin :
Compère, je vous demande
pardon de tout mon coeur. Faites, rossez, battez. comme il faut, votre femme
; je vous aiderai, si vous voulez.
SGANARELLE
: Il ne me plaît pas, moi.
M.ROBERT : Ah! c'est autre chose.
SGANARELLE
: Je la veux battre, si je le veux; et ne la veux pas battre,
si je ne le veux pas.
M.ROBERT : Fort bien.
SGANARELLE : C'est ma femme,
et non pas la vôtre.
M.ROBERT : Sans doute.
SGANARELLE : Vous n'avez rien
à nous commander.
M.ROBERT : D'accord.
SGANARELLE : Je n'ai que faire
de votre aide.
M.ROBERT : Très-volontiers.
SGANARELLE : Et vous êtes un
impertinent, de vous ingérer des
affaires d'autrui. Apprenez que Cicéron dit qu'entre l'arbre et le doigt il ne
faut point mettre l'écorce.
Ensuite il revient vers sa femme, et lui
dit, en lui pressant la main:
O ça, faisons la paix nous deux. Touche
là.
MARTINE : Oui! après m'avoir ainsi battue!
SGANARELLE : Cela n'est
rien, touche.
MARTINE : Je ne veux pas.
SGANARELLE : Eh!
MARTINE : Non.
SGANARELLE
: Ma petite femme!
MARTINE : Point.
SGANARELLE : Allons,
te dis-je.
MARTINE : Je n'en
ferai rien.
SGANARELLE : Viens, viens, viens.
MARTINE : Non : je veux être
en colère.
SGANARELLE : Fi! c'est une bagatelle. Allons, allons.
MARTINE
: Laisse-moi là.
SGANARELLE : Touche, te dis-je.
MARTINE : Tu m'as trop
maltraité.
SGANARELLE : Eh bien va, je te demande pardon : mets là ta main.
MARTINE
: Je te pardonne (elle le dit bas
) mais tu le payeras.
SGANARELLE : Tu es une folle de prendre garde
à cela : ce sont petites choses
qui sont de temps en temps nécessaires dans l'amitié; et cinq ou six coups de
bâton, entre gens qui s'aiment, ne font que ragaillardir l'affection. Va, je m'en
vais au bois, et je te promets aujourd'hui plus de cent de fagots.
MARTINE : Va, quelque
mine que je fasse, je n'oublie pas mon ressentiment; et je brûle en moi-même de
trouver les moyens de te punir des coups que tu me donnes. Je sais bien qu'une
femme a toujours dans les mains
de quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour mon
pendard : je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir; et ce n'est
pas contentement pour l'injure que j'ai reçue.
LUCAS : Parguenne! j'avons pris là
tous deux une gueble de commission; et je ne sais pas, moi, ce que je pensons
attraper.
VALÈRE : Que veux-tu, mon pauvre nourricier? il faut bien obéir
à notre maître; et puis nous avons
intérêt, l'un et l'autre, à la santé de sa fille, notre maîtresse; et sans
doute son mariage, différé par sa maladie, nous vaudroit quelque récompense.
Horace, qui est libéral, a bonne part aux prétentions qu'on peut avoir sur sa personne
; et quoiqu'elle ait fait voir de l'amitié pour un certain Léandre, tu
sais bien que son père n'a jamais voulu consentir à le recevoir pour son gendre.
MARTINE
: rêvant à part elle.
Ne puis-je point trouver quelque
invention pour me venger?
LUCAS
: Mais quelle fantaisie s'est-il boutée là dans la tête, puisque les médecins
y avont tous pardu leur latin?
VALÈRE : On trouve quelquefois, à force
de chercher, ce qu'on ne trouve pas d'abord; et souvent, en de simples lieux...
MARTINE
: Oui, il faut que je m'en venge à quelque prix que ce soit : ces
coups de bâton me reviennent au coeur, je ne les saurois digérer, et...
Elle
dit tout ceci en rêvant, de sorte que ne prenant pas garde
à ces deux hommes, elle les
heurte en se retournent, et leur dit :
Ah! Messieurs,
je vous demande pardon; je ne vous voyois pas, et cherchois dans ma tête quelque
chose qui m'embarasse.
VALÈRE : Chacun a ses soins dans le monde, et nous
cherchons aussi ce que nous voudrions bien trouver.
MARTINE : Seroit-ce quelque
chose où je vous puisse aider?
VALÈRE : Cela se pourroit faire; et nous
tâchons de rencontrer quelque habile homme, quelque médecin particulier, qui
pût donner quelque soulagement
à la fille de notre maître attaquée d'une maladie qui lui a ôté tout d'un coup
l'usage de la langue. Plusieurs médecins ont déjà épuisé toute leur science après
elle : mais on trouve parfois des gens avec des secrets admirables, de certains
remèdes particuliers, qui font le plus souvent ce que les autres n'ont su
faire; et c'est là ce que nous cherchons.
MARTINE : Elle dit ces premières
lignes bas.
Ah! que le Ciel m'inspire une admirable invention pour
me venger de mon pendard!
Haut.
Vous ne pouviez jamais vous mieux adresser pour rencontrer
ce que vous cherchez; et nous avons ici un homme, le plus merveilleux homme
du monde, pour les maladies désespérées.
VALÈRE : Et de grâce, où pouvons-nous
le rencontrer?
MARTINE : Vous le trouverez maintenant vers ce petit lieu
que voilà, qui s'amuse à couper du bois.
LUCAS : Un médecin qui coupe du
bois!
VALÈRE : Qui s'amuse à cueillir des simples, voulez-vous dire?
MARTINE
: Non : c'est un homme extraordinaire
qui se plaît à cela, fantasque, bizarre, quinteux, et ce que vous ne
prendriez jamais pour ce qu'il est. Il va vêtu d'une façon extravagante, affecte
quelquefois de paroître ignorant, tient sa science renfermée, et ne fuit rien
tant tous les jours que d'exercer les merveilleux talents qu'il a eus du Ciel
pour la médecine.
VALÈRE : C'est une chose admirable, que tous les grands
hommes ont toujours du caprice, quelque petit grain de folie mêlé à leur science.
MARTINE
: La folie de celui-ci
est plus grande qu'on ne peut croire, car elle va parfois jusqu'à vouloir
être battu pour demeurer d'accord de sa capacité; et je vous donne avis que vous
n'en viendrez point à bout, qu'il n'avouera jamais qu'il est médecin, s'il
se le met en fantaisie, que vous ne preniez chacun un bâton, et ne le réduisez,
à force de coups, à vous confesser à la fin ce qu'il vous cachera d'abord. C'est
ainsi que nous en usons quand nous avons besoin de lui.
VALÈRE : Voilà une
étrange folie!
MARTINE : Il
est vrai; mais, après cela, vous verrez qu'il fait des merveilles.
VALÈRE
: Comment s'appelle-t-il?
MARTINE : Il s'appelle Sganarelle; mais il est aisé
à connoître : c'est un homme qui a une large barbe noire, et qui porte une
fraise, avec un habit jaune et vert.
LUCAS : Un habit jaune et vart! C'est donc
le médecin des paroquets?
VALÈRE : Mais est-il bien vrai qu'il soit si habile
que vous le dites?
MARTINE : Comment? C'est un homme qui fait des miracles.
Il y a six mois qu'une femme
fut abandonnée de tous les autres médecins : on la tenoit morte il y avoit
déjà six heures, et l'on se disposoit à l'ensevelir, lorsqu'on fit venir de force
l'homme dont nous parlons. Il lui mit, l'ayant vue, une petite goutte de je
ne sais quoi dans la bouche, et, dans le même instant, elle se leva de son lit,
et se mit aussitôt à se promener dans sa chambre, comme si de rien n'eut été.
LUCAS
: Ah!
VALÈRE : Il falloit que ce fût quelque goutte d'or potable.
MARTINE
: Cela pourroit bien
être. Il n'y a pas trois semaines encore qu'un jeune enfant de douze ans tomba
du haut du clocher en bas, et se brisa, sur le pavé, la tête, les bras et les jambes.
On n'y eut pas plus tôt amené notre homme, qu'il le frotta par tout le corps
d'un certain onguent qu'il sait faire; et l'enfant aussitôt se leva sur ses
pieds, et courut jouer à la fossette.
LUCAS : Ah!
VALÈRE : Il faut que
cet homme-là ait la médecine universelle.
MARTINE : Qui en doute?
LUCAS
: Testigué! velà justement l'homme
qu'il nous faut. Allons vite le chercher.
VALÈRE : Nous vous remercions
du plaisir que vous nous faites.
MARTINE : Mais souvenez-vous bien au moins
de l'avertissement que je vous ai donné.
LUCAS : Eh, morguenne! laissez-nous
faire : s'il ne tient qu'à battre, la vache est à nous.
VALÈRE : Nous sommes
bien heureux d'avoir fait cette rencontre; et j'en conçois, pour moi, la meilleure
espérance du monde.
SGANARELLE
: entre sur le théâtre en chantant et tenant une bouteille.
La, la, la.
VALÈRE : J'entends quelqu'un qui chante, et qui coupe du bois.
SGANARELLE
: La, la, la... Ma foi, c'est assez travaillé pour un coup. Prenons
un peu d'haleine.
Il boit, et dit après avoir bu :
Voilà
du bois qui est salé comme tous les diables.
Qu'ils sont doux,
Bouteille
jolie,
Qu'ils sont doux,
Vos
petits glou-gloux!
Mais
mon sort feroit bien des jaloux,
Si vous étiez toujours
remplie.
Ah! bouteille, ma mie,
Pourquoi vous
vuidez-vous?
Allons, morbleu! il ne faut point engendrer de mélancolie.
VALÈRE
: Le voilà lui-même.
LUCAS : Je pense que vous dites vrai,
et que j'avons bouté le nez dessus.
VALÈRE : Voyons de près.
SGANARELLE :
les apercevant, les regarde, en se tournant vers l'un et puis vers l'autre,
et abaissant la voix, dit :
Ah!
ma petite friponne! que je t'aime, mon petit bouchon!
Mon
sort...feroit...bien des...jaloux,
Si...
Que diable!
à qui en veulent ces gens-là?
VALÈRE : C'est lui assurément.
LUCAS : Le
velà tout craché comme on nous l'a défiguré.
SGANARELLE : à part.Ici
il pose sa bouteille à terre, et Valère se baissant pour le saluer,
comme il croit que c'est à dessein de la prendre, il la met de l'autre côté
; ensuite de quoi, Lucas faisant
la même chose, il la reprend et la tient contre son estomac, avec divers gestes
qui font un grand jeu de théâtre.
Ils consultent en me
regardant. Quel dessein auroient-ils?
VALÈRE : Monsieur, n'est-ce pas vous
qui vous appelez Sganarelle?
SGANARELLE : Eh quoi?
VALÈRE : Je vous demande
si ce n'est pas vous qui se nomme Sganarelle.
SGANARELLE : se tournant
vers Valère puis vers Lucas.
Oui et non, selon ce que vous lui voulez.
VALÈRE
: Nous ne voulons
que lui faire toutes les civilités que nous pourrons.
SGANARELLE : En ce
cas, c'est moi qui se nomme Sganarelle.
VALÈRE : Monsieur, nous sommes ravis
de vous voir. On nous a adressés à vous pour ce que nous cherchons; et nous
venons implorer votre aide, dont nous avons besoin.
SGANARELLE : Si c'est quelque
chose, Messieurs, qui dépende de mon petit négoce, je suis tout prêt à vous
rendre service.
VALÈRE : Monsieur, c'est trop de grâce que vous nous faites.
Mais, Monsieur, couvrez-vous,
s'il vous plaît; le soleil pourroit vous incommoder.
LUCAS : Monsieur, boutez
dessus.
SGANARELLE : bas.
Voici des gens bien pleins de
cérémonie.
VALÈRE : Monsieur, il ne faut pas trouver étrange que nous venions
à vous : les habiles gens sont toujours recherchés, et nous sommes instruits
de votre capacité.
SGANARELLE : Il est vrai, Messieurs, que je suis le premier
homme du monde pour faire des fagots.
VALÈRE : Ah! Monsieur...
SGANARELLE
: Je n'y épargne aucune
chose, et les faits d'une façon qu'il n'y a rien à dire.
VALÈRE : Monsieur,
ce n'est pas cela dont il est question.
SGANARELLE : Mais aussi je les vends
cent dix sols le cent.
VALÈRE : Ne parlons point de cela, s'il vous plaît.
SGANARELLE
: Je vous promets que je ne saurais les donner à moins.
VALÈRE
: Monsieur, nous savons les choses.
SGANARELLE : Si vous savez les choses,
vous savez que je les vends cela.
VALÈRE : Monsieur, c'est se moquer que...
SGANARELLE
: Je ne me moque
point, je n'en puis rien rabattre.
VALÈRE : Parlons d'autre façon, de grâce.
SGANARELLE
: Vous en pourrez trouver autre part à moins : il y a fagots et
fagots; mais pour ceux que je fais...
VALÈRE : Eh? Monsieur, laissons là ce
discours.
SGANARELLE : Je vous jure que vous ne les auriez pas, s'il s'en
falloit un double.
VALÈRE : Eh fi!
SGANARELLE : Non, en conscience, vous
en payerez cela. Je vous parle sincèrement, et ne suis pas homme à surfaire.
VALÈRE
: Faut-il, Monsieur, qu'une
personne comme vous s'amuse à ces grossières feintes? s'abaisse à parler de
la sorte? qu'un homme si savant, un fameux médecin, comme vous êtes, veuille
se déguiser aux yeux du monde, et tenir enterrés les beaux talents qu'il a?
SGANARELLE
: à part.
Il Il est fou.
VALÈRE : De grâce, Monsieur,
ne dissimulez point avec nous.
SGANARELLE : Comment?
LUCAS : Tout ce
tripotage ne sart à rian; je savons çenque je savons.
SGANARELLE : Quoi donc?
que me voulez-vous dire? Pour
qui me prenez-vous?
VALÈRE : Pour ce que vous êtes, pour un grand médecin.
SGANARELLE
: Médecin vous-même : je ne le suis point, et ne l'ai jamais été.
VALÈRE
: bas.
Voilà sa folie qui le tient.
haut.
Monsieur,
ne veuillez point nier les choses davantage; et n'en venons
point, s'il vous plaît, à de facheuses extrémités.
SGANARELLE : À quoi donc?
VALÈRE
: À de certaines choses dont nous serions marris.
SGANARELLE :
Parbleu! venez-en à tout ce qu'il
vous plaira : je ne suis point médecin, et ne sais ce que vous me voulez dire.
VALÈRE
: bas.
Je vois bien qu'il faut se servir du remède.
haut.
Monsieur,
encore un coup, je vous prie d'avouer ce
que vous êtes.
LUCAS : Et testigué! ne lantiponez point davantage, et confesse
zà la franquette que v'estes médecin.
SGANARELLE : J'enrage.
VALÈRE :
À quoi bon nier ce qu'on sait?
LUCAS : Pourquoi toutes ces fraimes-là? et à
quoi est-ce que ça vous sart?
SGANARELLE
: Messieurs, en un mot autant qu'en deux milles, je vous dis que je
ne suis point médecin.
VALÈRE : Vous n'êtes point médecin?
SGANARELLE :
Non.
LUCAS : V'n'estes pas médecin?
SGANARELLE : Non, vous dis-je.
VALÈRE
: Puisque vous le voulez, il faut s'y résoudre.
Ils prennent un bâton
et le frappe.
SGANARELLE : Ah! ah! ah! Messieurs, je suis tout ce
qu'il vous plaira.
VALÈRE : Pourquoi, Monsieur, nous obligez-vous à cette
violence?
LUCAS : À quoi bon
nous bailler la peine de vous battre?
VALÈRE : Je vous assure que j'en ai
tous les regrets du monde.
LUCAS : Par ma figué! j'en sis fâché, franchement.
SGANARELLE
: Que diable est-ce ci, Messieurs? De grâce, est-ce pour rire,
ou si tous deux vous extravaguez, de vouloir que je sois médecin?
VALÈRE : Quoi?
vous ne vous rendez pas encore, et vous vous défendez d'être médecin?
SGANARELLE
: Diable emporte si je le suis!
LUCAS : Il n'est pas vrai qu'ous sayez
médecin?
SGANARELLE : Non,
la peste m'étouffe!
Là ils recommencent de le battre.
Ah!
Ah! Eh bien, Messieurs, oui, puisque vous le voulez, je suis médecin, je suis
médecin; apothicaire encore, si vous le trouvez bon. J'aime mieux consentir à
tout que de me faire assommer.
VALÈRE : Ah! voilà qui va bien, Monsieur : je
suis ravi de vous voir raisonnable.
LUCAS : Vous me boutez la joie au coeur,
quand je vous vois parler comme ça.
VALÈRE : Je vous demande pardon de toute
mon âme.
LUCAS : Je vous
demandons excuse de la libarté que j'avons prise.
SGANARELLE : à part.
Ouais!
seroit-ce bien moi qui me tromperois, et serois-je devenu médecin
sans m'en être aperçu?
VALÈRE : Monsieur, vous ne vous repentirez pas
de nous montrer ce que vous êtes; et vous verrez assurément que vous en serez
satisfait.
SGANARELLE : Mais, Messieurs, dites-moi, ne vous trompez-vous point
vous-mêmes? Est-il bien assuré que je sois médecin?
LUCAS : Oui, par ma figué!
VALÈRE
: Sans doute.
SGANARELLE
: Diable emport si je le savois!
VALÈRE : Comment? vous êtes le
plus habile médecin du monde.
SGANARELLE : Ah! ah!
LUCAS : Un médecin qui
a gari je ne sais combien de maladies.
SGANARELLE : Tudieu!
VALÈRE : Une
femme étoit venue pour morte il y avoit six heures; elle étoit prête à ensevelir,
lorsque, avec une goutte de quelque chose, vous la fîtes revenir et marcher
d'abord par la chambre.
SGANARELLE : Peste!
LUCAS : Un petit enfant de
douze ans se laissit choir du
haut d'un clocher, de quoi il eut la têe, les jambes et les bras cassés; et vous,
avec je ne sais quel onguent, vous fîtes qu'aussitôt il se relevit sur ses
pieds, et s'en fut jouer à la fossette.
SGANARELLE : Diantre!
VALÈRE : Enfin,
Monsieur, vous aurez contentement avec nous; et vous gagnerez ce que vous
voudrez, en vous laissant conduire ou nous prétendons vous mener.
SGANARELLE
: Je gagnerai ce que je voudrai?
VALÈRE : Oui.
SGANARELLE : Ah! je suis
médecin, sans contredit : je l'avois
oublié : mais je m'en ressouviens. De quoi est-il question? Où faut-il se
transporter?
VALÈRE : Nous vous conduirons. Il est question d'aller voir une
fille qui a perdu la parole.
SGANARELLE : Ma foi! je ne l'ai pas trouvée.
VALÈRE
: Il aime à rire. Allons, Monsieur.
SGANARELLE : Sans une robe de
médecin?
VALÈRE : Nous en prendrons une.
SGANARELLE : présentant sa
bouteille à Valère.
Tenez cela, vous : voilà où je mets mes juleps.
Puis
se tournant vers
Lucas en crachant.
Vous, marchez là-dessus, par ordonnance du médecin.
LUCAS
: Palsanguenne! velà un médecin qui me plaît : je pense qu'il réussira,
car il est bouffon.
VALÈRE : Oui,
Monsieur, je crois que vous serez satisfait; et nous avons amené le plus grand
médecin du monde.
LUCAS : Oh!
morguenne! il faut tirer l'échelle après ceti-là, et tous les autres ne sont
pas daignes de li déchausser ses souilez.
VALÈRE : C'est un homme qui a fait
des cures merveilleuses.
LUCAS : Qui a gari des gens qui estiants morts.
VALÈRE
: Il est un peu capricieux, comme je vous ai dit; et parfois il y a des
moments où son esprit s'échappe et ne paroit pas ce qu'il est.
LUCAS : Oui,
il aime à bouffonner; et l'an diroit parfois,ne v's en déplaise, qu'il a quelque
petit coup de hache sur la
tête.
VALÈRE : Mais, dans le fond, il est toute science, et bien souvent il
dit des choses tout à fait relevées.
LUCAS : Quand il s'y boute, il parle tout
fin drait comme s'il lisoit dans un livre.
VALÈRE : Sa réputation s'est
déjà répandu ici, et tout le monde vient à lui.
GÉRONTE : Je meurs d'envie de
le voir; faites-le moi vite venir.
VALÈRE : Je vais le querir.
JACQUELINE
: Par ma fi! Monsieu, ceti-ci fera justement ce qu'ant fait les autres. Je
pense que ce sera queussi queumi
; et la meilleure médeçaine que l'an pourroit bailler à votre fille, ce seroit,
selon moi, un biau et bon mari, pour qu'il elle eût de l'amitié.
GÉRONTE
: Ouais! Nourrice, ma mie, vous vous mêlez de bien des choses.
LUCAS : Taisez-vous,
notre ménagère Jaquelaine : ce n'est pas à vous à bouter là votre nez.
JACQUELINE
: Je vous dis et vous douze que tous ces médecins n'y feront rian
que de l'iau claire; que votre fille a besoin d'autre chose que de ribarbe et
de sené, et qu'un mari est une
emplâtre qui garit tous les maux des filles.
GÉRONTE : Est-elle en étât maintenent
qu'on s'en voulu charger, avec l'infirmité qu'elle a? Et lorsque j'ai été
dans le dessein de la marier, ne s'est-elle pas opposée à mes volontés?
JACQUELINE
: Je le crois bian : vous li vouilliez bailler cun homme qu'alle n'aime
point. Que ne preniais-vous ce Monsieu Liandre, qui li touchoit au coeur? Alle
auroit été fort obéissante; et je m'en vas gager qu'il la prendroit, li, comme
alle est, si vous la li vouillais
donner.
GÉRONTE : Ce Léandre n'est pas ce qu'il lui faut : il n'a pas
du bien comme l'autre.
JACQUELINE : Il a un onclequi est si riche, dont il
est hériquié.
GÉRONTE : Tous ces biens à venir me semblent autant de chansons.
Il n'est rien tel que ce qu'on tient; et l'on court grand risuqe de s'abuser,
lorsque l'on compte sur le bien qu'un autre vous garde. La mort n'a pas toujours
les oreilles ouvertes aux voeux et aux prières de Messieurs les héritiers
; et l'on a le temps d'avoir les
dents longues, lorsqu'on attend, pour vivre, le trépas de quelqu'un.
JACQUELINE
: Enfin j'ai toujours ouï dire qu'en mariage, comme ailleurs, contentement
passe richesse. les bères et les mères ant cette maudite couteume de demander
touours : "Qu'a-t-il?" et : "Qu'a-t-elle?" et le compère Biarre a marié sa fille
Simonette au gros Thomas pour un quarquié de vaigne qu'il avoit davantage que
le jeune Robin, où alle avoit bouté son amiquié; et velà que la pauvre creiature
en est devenue jaune comme
un coing, et n'a point profité tout depuis ce temps-là. C'est un bel exemple pour
vous, Monsieu. On a que son plaisir en ce monde; et j'aimerois mieux bailler
à ma fille un bon mari qui li fût agréable, que toutes les rentes de la Biausse.
GÉRONTE
: Peste! Madame la Nourrice, comme vous dégoisez! Taisez-vous, je
vous prie : vous prenez trop de soin, et vous échauffez votre lait.
LUCAS
: en disant ceci, il frappe sur la poitrine à Géronte.
Morgué!
tais-toi, t'es cune impartinante.
Monsieu n'a que faire de tes discours, et il sait ce qu'il a à faire. Mêle-toi
de donner à teter à ton enfant, sans tant faire la raisonneuse. Monsieu est
le père de sa fille, et il est bon et sage pour voir ce qu'il faut.
GÉRONTE
: Tout doux! oh! tout doux!
LUCAS : Monsieu, je veux un peu la mortifier, et
li apprendre le respect qu'alle vous doit.
GÉRONTE : Oui; mais ces gestes
ne sont pas nécessaires.
VALÈRE
: Monsieur, préparez-vous. Voici notre médecin qui entre.
GÉRONTE
: Monsieur, je suis ravi de vous voir chez moi, et nous avons grand besoin
de vous.
SGANARELLE : en robe de médecin, avec un chapeau es plus
pointu.
Hippocrate dit...que nous nous couvrions tous deux.
GÉRONTE
: Hippocrate dit cela?
SGANARELLE : Oui.
GÉRONTE : Dans quel chapitre,
s'il vous plaît?
SGANARELLE : Dans son chapitre des chapeaux.
GÉRONTE :
Puisque Hippocrate le dit, il le
faut faire.
SGANARELLE : Monsieur le Médecin, ayant appris les merveilleuses
choses...
GÉRONTE : À qui parlez-vous, de grâce?
SGANARELLE : À vous.
GÉRONTE
: Je ne suis pas médecin.
SGANARELLE : Vous n'êtes pas médecin?
GÉRONTE
: Non, vraiment.
SGANARELLE : il prend ici un bâton, et le
bat comme on l'a battu.
Tout de bon?
GÉRONTE : Tout de bon. Ah! ah!
ah!
SGANARELLE : Vous êtes médecin maintenant : je n'ai jamais eu d'autres
licences.
GÉRONTE : Quel diable
d'homme m'avez-vous là amené?
VALÈRE : Je vous ai bien dit que c'étoit
un médecin goguenard.
GÉRONTE : Oui; mais je l'envoirois promener avec ses
goguenarderies.
LUCAS : Ne prenez pas garde à ça, Monsieu : ce n'est que pour
rire.
GÉRONTE : Cette raillerie ne me plaît pas.
SGANARELLE : Monsieur,
je vous demande pardon de la liberté que j'ai prise.
GÉRONTE : Monsieur, je
suis votre serviteur.
SGANARELLE : Je suis fâché...
GÉRONTE : Cela n'est
rien.
SGANARELLE : Des coups
de bâton...
GÉRONTE : Il n'y a pas de mal.
SGANARELLE : Que j'ai eu l'honneur
de vous donner.
GÉRONTE : Ne parlons plus de cela. Monsieur, j'ai une
fille qui est tombée dans une étrange maladie.
SGANARELLE : Je suis ravi, Monsieur,
que votre fille ait besoin de moi; et je souhaiterois de tout mon coeur
que vous en eussiez besoin aussi, vous et toute et votre famille, pour vous
témoigner l'envie que j'ai de vous servir.
GÉRONTE : Je vous suis obligé de
ces sentiments.
SGANARELLE :
Je vous assure que c'est du meilleur de mon âme que je vous parle.
GÉRONTE
: C'est trop d'honneur que vous me faites.
SGANARELLE : Comment s'appelle votre
fille?
GÉRONTE : Lucinde.
SGANARELLE : Lucinde! Ah! beau nom à médicamenter!
Lucinde.
GÉRONTE : Je m'en vois voir un peu ce qu'elle fait.
SGANARELLE
: Qui est cete grande femme-là?
GÉRONTE : C'est la nourrice d'un petit
enfant que j'ai.
SGANARELLE : Peste! le joli meuble que voilà! Ah! Nourrice,
charmante Nourrice, ma médecine
est la très- humble esclave de votre nourricière, et je voudrois bien être
le petit poupon fortuné qui tetât le lait (il lui porte la main sur le sein)
de vos bonnes grâces. Tous mes remèdes, toute ma science, toute ma
capacité est à votre service, et...
LUCAS : Avec votre permission, Monsieu le
Médecin, laissez là ma femme, je vous prie.
SGANARELLE : Quoi? est-elle votre
femme?
LUCAS : Oui.
SGANARELLE : il fait semblant d'embrasser Lucas,
et se tournant du côté de
la Nourrice, il l'embrassse.
Ah! vraiment, je ne savois pas cela, et
je m'en réjouis pour l'amour de l'un et de l'autre.
LUCAS : en le tirant.
Tout
doucement, s'il vous plaît.
SGANARELLE : Je vous assure
que je suis ravi que vous soyez unis ensemble. Je le félicite d'avoir (il
fait encore semblant d'embrasser Lucas, et, passant dessous ses bras, se jette
au col de sa femme) un mari comme vous; et je vous félicite, vous, d'avoir
une femme si bele, si sage,
et si bien faite comme elle est.
LUCAS : en le tirant encore.
Eh!
testigué! point tant de comliment, je vous supplie.
SGANARELLE : Ne
voulez-vous pas que je me réjouisse avec vous d'un si bel assemblage?
LUCAS
: Avec moi, tant qu'il vous plaira; mais avec ma femme, trève de sarimonie.
SGANARELLE
: Je prends part également au bonheur de tous deux; et (il
continue le même jeu) si je vous embrasse pour vous en témoigner ma joie,
je l'embrasse de même pour lui
en témoigner aussi.
LUCAS : en le tirant derechef.
Ah! vartigué,
Monsieu le Médecin, que de lantiponages.
SGANARELLE : Je l'attends, Monsieur,
avec toute la médecine.
GÉRONTE : Où est-ell?
SGANARELLE : se
touchant le front
Là-dedans.
GÉRONTE : Fort bien.
SGANARELLE :
en voulant toucher les tetons
de la Nourrice.Mais comme je m'intéresse à toute votre famille, il
faut que j'essaye un peu le lait de votre nourrice, et que je visite son sein.
LUCAS
: le tirant, en lui faisant faire la pirouette.
Nanin,
nanin; je n'avons que faire de ça.
SGANARELLE : C'est l'office du médecin
de voir les tetons des nourrices.
LUCAS : Il gnia office qui quienne, je sis
votte sarviteur.
SGANARELLE : As-tu bien la hardiesse de t'opposer au médecin?
Hors de là!
LUCAS : Je
me moque de ça.
SGANARELLE : en le regardant de travers.
Je
te donnerai la fièvre.
JACQUELINE : prenant Lucas par le bras et lui faisant
aussi faire la pirouete.
Ote-toi de là aussi; est-ce que je ne
sis pas assez grande pour me défendre moi-même, s'il me fait quelque chose qui
ne soit pas à faire.
LUCAS : Je ne veux pas qu'il te tâte, moi.
SGANARELLE
: Fi, le vilain, qui est jaloux de sa femme!
GÉRONTE : Voici ma fille.
SGANARELLE
: Est-ce là la malde?
GÉRONTE : Oui, je n'ai qu'elle de fille; et j'aurois
tous les regrets du monde si elle venoit à mourir.
SGANARELLE : Qu'elle
s'en garde bien! il ne faut pas qu'elle meure sans l'ordonnance du médecin.
GÉRONTE
: Allons un siège.
SGANARELLE : Voilà une malade qui n'est pas tant
dégoutante, et je tiens qu'un homme bien sain s'en accommoderoit assez.
GÉRONTE
: Vous l'avez fait rire,
Monsieur.
SGANARELLE : Tant mieux : lorsque le médecin fait rire le malade,
c'est le meilleur signe du monde Eh bien! de quoi est-il question? qu'avez-vous?
quel est le mal que vous sentez?
LUCINDE : répond par signes, en portant
sa main à sa bouche, à sa tête et sous son menton.
Han, hi, hom,
han.
SGANARELLE : Eh! que dites-vous?
LUCINDE : continue les mêmes
gestes.
Han, hi, hom, han, han, hi, hom.
SGANARELLE : Quoi?
LUCINDE
: Han, hi, hom.
SGANARELLE
: la contrefaisant.
Han, hi, hom, han, ha : je ne vous entends
point. Quel diable de langage est-ce là?
GÉRONTE : Monsieur, c'est là sa
maladie. Elle est devenue muette, sans que jusques ici on en ait pu savoir la
cause; et c'est un accident qui a fait reculer son mariage.
SGANARELLE : Et
pourquoi?
GÉRONTE : Celui qu'elle doit épouser veut attendre sa guérison pour
conclure les choses.
SGANARELLE : Et qui est ce sot-là qui ne veut pas que
sa femme soit muette? Plût à
Dieu que la mienne eut cette maladie! je me garderois bien de la vouloir guérir.
GÉRONTE
: Enfin, Monsieur, nous vous prions d'employer tous vos soins pour
la soulager de son mal.
SGANARELLE : Ah! ne vous mettez pas en peine. Dites-moi
un peu, ce mal l'oppresse-t-il beaucoup?
GÉRONTE : Oui, Monsieur.
SGANARELLE
: Tant mieux. Sent-elle de grandes douleurs?
GÉRONTE : Fort grandes.
SGANARELLE
: C'est fort bien fait. Va-t-elle où vous savez?
GÉRONTE :
Oui.
SGANARELLE : Copieusement?
GÉRONTE
: Je n'entends rien à cela.
SGANARELLE : La matière est-elle
louable?
GÉRONTE : Je ne me connois pas à ces choses.
SGANARELLE : se
tournant vers la malade.
Donnez-moi votre bras. Voilà un pouls qui
marque que votre fille est muette.
GÉRONTE : Eh oui, Monsieur, c'est là son
mal; vous l'avez trouvé tout du premier coup.
SGANARELLE : Ah, ah!
JACQUELINE
: Voyez comme il a deviné sa maladie!
SGANARELLE : Nous autres grands
médecins, nous connoissons d'abord
les choses. Un ignorant auroit été embarrassé, et vous eût été dire : "C'est
ceci, c'est cela"; mais moi, je touche au but du premier coup, et je vous apprends
que votre fille est muette.
GÉRONTE : Oui; mais je voudrois bien que
vous me puissiez dire d'où cela vient.
SGANARELLE : Il n'est rien plus aisé
: cela vient de ce qu'elle a perdu la parole.
GÉRONTE : Fort bien; mais la
cause, s'il vous plaît, qui fait qu'elle a perdu la parole?
SGANARELLE : Tous
nos meilleurs auteurs vous
diront que c'est l'empêchement de l'action de sa langue.
GÉRONTE : Mais encore,
vos sentiments sur cet empêchement de l'action de tirer de sa langue?
SGANARELLE
: Aristote, là-dessus, dit... de fort belles choses.
GÉRONTE : Je le
crois.
SGANARELLE : Ah! c'étoit un grand homme I
GÉRONTE : Sans doute.
SGANARELLE
: levant son bras depuis le coude.
Grand homme tout
à fait : un homme qui étoit plus grand que moi de tout cela. Pour revenir à
notre raisonnement, je tiens que
cet empêchement de l'action de sa langue est causé par de certaines humeurs,
qu'entre nous autres savants nous appelons humeurs peccantes; peccantes, c'est-à-dire...
humeurs peccantes; d'autant que les vapeurs formées par les exhalations
des influences qui s'élèvent dans la région des maladies, venant... pour ainsi
dire... à... Entendez-vous le latin?
GÉRONTE : En aucune façon.
SGANARELLE
: se tenant avec étonnement.
Vous n'entendez point le latin!
GÉRONTE
: Non.
SGANARELLE
: en faisant diverses plaisantes postures.
Cabricias arci
thuram, catalamus, singularitar, nominativo baec Musa, "la Muse", bonus, bona,
bonum, Deuz sanctus, estne oratio latinas? Etiam, "oui", Quare, "pourquoi"? Quia
substantivo et adjectivum concordat in generi, numerum, et casus.
GÉRONTE
: Ah! que n'ai-je étudié?
JACQUELINE : L'habile homme que velà!
LUCAS :
Oui, ça est si biau, que je n'y entends goutte.
SGANARELLE : Or ces vapeurs
dont je vous parle venant à passer,
du côté gauche, où est le foie, au côté droit, où est le coeur, il se trouve
que le poumon, que nous appelons en latin armyan, ayant
communication avec le cerveau, que nous nommons en grec nasmus,
par le moyen de la veine cave, que nous appelons en hébreu cubile,
rencontre en son chemin lesdites vapeurs, qui remplissent les ventricules
de l'omoplate; et parce que lesdites vapeurs... comprenez bien ce raisonnement,
je vous prie; et parce que lesdites
vapeurs ont une certaine malignité... Écoutez bien ceci, je vous conjure.
GÉRONTE
: Oui.
SGANARELLE : Ont une certaine malignité, qui est causé...
Soyez attentif, s'il vous plaît.
GÉRONTE : Je le suis.
SGANARELLE : Qui
est causé par l'âcreté des humeurs engendrées dans la concavité du diaphragme,
il arrive que ces vapeurs... Ossanbabdus, nequer, potarinum, quipsa,
milus. Voilà justement ce qui fait que votre fille
est muette.
JACQUELINE :
Ah! que ça est bian dit, notre homme!
LUCAS : Que n'ai-je la langue aussi bien
pendue?
GÉRONTE : On ne peut pas mieux raisonner, sans doute. Il n'y a qu'une
seule chose qui m'a choqué : c'est l'endroit du foie et du coeur. Il me semble
que vous les placez autrement qu'ils ne sont; que le coeur est du côté gauche,
et le foie du côté droit.
SGANARELLE : Oui, cela étoit autrefois ainsi
; mais nous avons changé tout cela, et nous faisons maintenant la médecine d'une
méthode toute nouvelle.
GÉRONTE
: C'est ce que je ne savois pas, et je vous demande pardon de mon ignorance.
SGANARELLE
: Il n'y a point de mal, et vous n'êtes pas obligé d'être aussi
habile que nous.
GÉRONTE : Assurément. Mais, Monsieur, que croyez-vous qu'il
faille faire à cettte maladie?
SGANARELLE : Ce que je crois qu'il faille
faire?
GÉRONTE : Oui.
SGANARELLE : Mon avis est qu'on la remette sur son
lit, et qu'on lui fasse prendre pour remède quantité de pain trempé dans du vin.
GÉRONTE
: Pourquoi cela,
Monsieur?
SGANARELLE : Parce qu'il y a dans le vin et le pain, mêlé ensemble,
une vertu sympathique qui fait parler. Ne voyez-vous pas bien qu'on ne donne
autre chose aux perroquets, et qu'ils apprennent à parler en mangeant de cela?
GÉRONTE
: Cela est vrai. Ah! le grand homme! Vite, quantité de pain et de vin.
SGANARELLE
: Je reviendrai voir, sur le soir, en quel état elle sera. (À
la nourrice) Doucement, vous. Monsieur, voilà une nourrice à laquelle
il faut que je fasse quelques
petits remèdes.
JACQUELINE : Qui? moi? Je me porte le mieux du monde.
SGANARELLE
: Tant pis, Nourrice, tant pis. Cette grande santé est à craindre,
et il ne sera mauvais de vous faire quelque petite saignée amiable, de vous
donner quelque petit clystère dulcifiant.
GÉRONTE : Mais, Monsieur, voilà une
mode que je ne comprends point. Pourquoi s'aller faire saigner quand on n'a
point de maladie?
SGANARELLE : Il n'importe, la mode en est salutaire; et comme
on boit pour la soif à venir,
il faut se faire aussi saigner pour la maladie à venir.
JACQUELINE : en
se retirant.
Ma fi! je me moque de ça, et je ne veux point faire
de mon corps une boutique d'apothicaire.
SGANARELLE : Vous êtes rétive aux
remèdes; mais nous saurons vous soumettre à la raison.
Parlant à Géronte.
Je
vous donne le bonjour.
GÉRONTE : Attendez un peu, s'il vous
plaît.
SGANARELLE : Que voulez-vous faire?
GÉRONTE : Vous donner de l'argent,
Monsieur.
SGANARELLE
: tendant sa main derrière, par-dessous sa robe, tandis que Géronte ouvre
sa bourse.
Je n'en prendrai pas, Monsieur.
GÉRONTE : Monsieur...
SGANARELLE
: Point du tout.
GÉRONTE : Un petit moment.
SGANARELLE : En
aucune façon.
GÉRONTE : De grâce!
SGANARELLE : Vous vous moquez.
GÉRONTE
: Voilà qui est fait.
SGANARELLE : Je n'en ferai rien.
GÉRONTE : Eh!
SGANARELLE
: Ce n'est pas l'argent qui me fait agir.
GÉRONTE : Je le crois.
SGANARELLE
: après
avoir pris l'argent.
Cela est-il de poids?
GÉRONTE : Oui, Monsieur.
SGANARELLE
: Je ne suis pas un médecin mercenaire.
GÉRONTE : Je le sais
bien.
SGANARELLE : L'intérêt ne me gouverne point.
GÉRONTE : Je n'ai pas
cette pensée.
LÉANDRE : Monsieur, il y a longtemps que je vous attends,
et je viens implorer votre assistance.
SGANARELLE
: lui prenant le poignet.
Voilà un pouls
qui est fort mauvais.
LÉANDRE : Je ne suis point malade, Monsieur, et ce n'est
pas pour cela que je viens à vous.
SGANARELLE : Si vous n'êtes pas malade,
que diable ne le dites-vous donc?
LÉANDRE : Non : pour vous dire la chose
en deux mots, je m'appelle Léandre, qui suis amoureux de Lucinde, que vous venez
de visiter; et comme, par la mauvaise humeur de mon père, toute sorte d'accès
m'est fermé auprès d'elle,
je me à vous prier de vouloir servir mon amour, et de me donner lieu d'exécuter
un statagème que j'ai trouvé, pour lui pouvoir dire deux mots, d'où dépendent
absolument mon bonheur et ma vie.
SGANARELLE : paraissant en colère.
Pour
qui me prenez-vous? Comment oser vous adresser à moi pour vous servir
dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des emplois de
cette nature?
LÉANDRE : Monsieur, ne faites point de bruit.
SGANARELLE
: en le faisant reculer.
J'en
veux faire, moi. Vous êtes un impertinent.
LÉANDRE : Eh! Monsieur,
doucement.
SGANARELLE : Un malavisé.
LÉANDRE : De grâce!
SGANARELLE
: Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une insolence
extrême...
LÉANDRE : tirant une bourse qu'il lui donne.
Monsieur...
SGANARELLE
: tenant la bourse.
De vouloir m'employer...
Je ne parle pas pour vous, car vous êtes honnête homme, et je serois
ravi de vous rendre service;
mais il y a de certains impertinents au monde qui viennent prendre les gens pour
ce qu'ils ne sont pas; et je vous avoue que cela me met en colère.
LÉANDRE
: Je vous demande pardon, Monsieur, de la liberté que...
SGANARELLE : Vous
vous moquez. De quoi est-il question?
LÉANDRE : Vous saurez donc, Monsieur,
que cette maladie que vous voulez guérir est une feinte maladie. Les médecins
ont raisonné là-desus comme il faut; et ils n'ont pas manqué de dire que cela
procédoit, qui du cerveau, qui
des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il est certain que l'amour
en est la véritable cause, et que Lucinde n'a trouvé cette maladie que pour se
délivrer d'un mariage dont elle étoit importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous
voye ensemble, retirons-nous d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite
de vous.
SGANARELLE : Allons, Monsieur : vous m'avez donné pour votre
amour une tendresse qui n'est pas concevable : et j'y perdrai toute ma médecine,
ou la malade crèvera, ou bien
elle sera à vous.
SGANARELLE
: Sans doute.
LÉANDRE : Tout ce que je souhaiterois seroit
de savoir cinq ou six grands mots
de médecine, pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.
SGANARELLE
: Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire : il suffit de l'habit,
et je n'en sais pas plus que vous.
LÉANDRE : Comment?
SGANARELLE : Diable
emporte si j'entends rien en médecine! Vous êtes honnête homme, et je veux
bien me confier à vous, comme vous vous confiez à moi.
LÉANDRE : Quoi? vous
n'êtes pas effectivement...
SGANARELLE : Non, vous dis-je : ils m'ont fait médecin
malgré mes dents. Je ne
m'étois jamais mêlé d'être si savant que cela; et toutes mes études n'ont été
que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette imagination leur est venue
; mais quand j'ai vu qu'à toute force ils vouloient que je fusse médecin, je
me suis résolu de l'être, aux dépens de qui il appartiendra. Cependant vous ne
sauriez croire comment l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé
à me croire habile homme. On me vient chercher de tous les côtés; et si
les choses vont toujours de même,
je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie, à la médecine. Je trouve que c'est
le métier le meilleur de tous; car, soit qu'on fasse bien ou soit qu'on fasse
mal, on est toujours payé de même sorte : la méchante besogne ne retombe jamais
sur notre dos; et nous taillons comme il nous plaît, sur l'étoffe où nous
travaillons. Un cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau
de cuir qu'il n'en paye les pots cassés; mais ici l'on peut gâter un homme
sans qu'il n'en coûte rien. Les
bévues ne sont point pour nous; et c'est toujours la faute de celui qui meurt.
Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté,
une discrétion la plus grande du monde; et jamais on n'en voit se plaindre du
médecin qui l'a tué.
LÉANDRE : Il est vrai que les morts sont forts honnêtes
gens sur cette matière.
SGANARELLE : voyant des hommes qui viennent
vers lui.
Voilà des gens qui ont mine de me venir consulter. Allez toujours
m'attendre auprès du logis
de votre maîtresse.
THIBAUT
: Monsieu, je venons vous charcher, mon fils Perin et
moi.
SGANARELLE : Qu'y a-t-il?
THIBAUT : Sa pauvre mère, qui a nom Parrete,
est dans un lit, malade, il y a six mois.
SGANARELLE : tendant la main,
comme pour recevoir de l'argent.
Que voulez-vous que j'y fasse?
THIBAUT
: Je voudrions, Monsieu, que vous nous baillissiez quelque petite drôlerie
pour la garir.
SGANARELLE
: Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.
THIBAUT : Alle est malade
d'hypocrisie, Monsieu.
SGANARELLE : D'hypocrisie?
THIBAUT : Oui, c'est-à-dire
qu'alle est enflée par tout; et l'an dit que c'est quantité de sérosités
qu'alle a dans le corps, et que son foie, son ventre, ou sa rate, comme vous
voudrais l'appeler, au glieu de faire du sang, ne fait plus que de l'iau. Alle
a, de deux l'un, la fièvre quotiguenne, avec des lassitules et des douleurs
dans les muffles des jambes. On
entend dans sa gorge des fleumes qui sont tout prêts à l'étouffer; et par fois
il lui prend des syncoles et des conversions, que je crayons qu'alle est passée.
J'avons dans notte village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné
je ne sai combien d'histoires; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons
écus en lavements, ne v's en déplaise, en apostumes qu'on li a fait prendre, en
infections de jacinthe, et en portions cordales. Mais tout ça comme dit l'autre,
n'a été que de l'onguent miton
mitaine. Il veloit li bailler d'une certaine drogue que l'on appelle du vin
amétile, mais n'ai-s-eu peur, franchement, que ça l'envoyît à patres
; et l'an dit que ces gros médecins tuont je ne sai combien de monde avec cette
invention-là.
SGANARELLE : tendant toujours la main et la branlant,
comme pour signe qu'il demande de l'argent.
Venons au fait, mon ami,
venons au fait.
THIBAUT : Le fait est, Monsieu, que je venons vous prier de
nous dire qu'il faut que je fassions.
SGANARELLE
: Je ne vous entends point du tout.
PERRIN : Monsieu,
ma mère est malade; et velà deux écus que je vous apportons pour nous bailler
queuque remède.
SGANARELLE : Ah! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui
parle clairement, qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est
malade d'hypocrisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la fièvre,
avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois des syncopes et
des convulsions, c'est-à-dire des
évanouissements?
PERRIN : Eh! oui, Monsieu, c'est justement ça.
SGANARELLE
: J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce qu'il
dit. Maintenant vous me demandez un remède?
PERRIN : Oui, Monsieu.
SGANARELLE
: Un remède pour la guérir?
PERRIN : C'est comme je l'entendons.
SGANARELLE
: Tenez, voilà un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez prendre.
PERRIN
: Du fromage, Monsieu?
SGANARELLE : Oui, c'est un fromage
préparé, où il entre de l'or, du
coral, et des perles, et quantités d'autres choses précieuses.
PERRIN : Monsieu,
je vous sommes bien obligés; et j'allons li faire prendre ça tout à l'heure.
SGANARELLE
: Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer
du mieux que vous pourrez.
JACQUELINE : Par ma figué! Monsieu le Médecin,
ça est trop bian dit pour moi, et je n'entends rien à tout votte latin.
SGANARELLE
: Devenez malade, Nourrice, je vous prie; devenez malade, pour l'amour
de moi : j'aurois toutes les joies du monde de vous guérir.
JACQUELINE : Je
sis votre servante : j'aime bian mieux qu'an ne me guérisse pas.
SGANARELLE
: Que je vous plains, belle Nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux comme
celui que vous avez!
JACQUELINE
: Que velez-vous, Monsieu? c'est pour la pénitence de mes faues; et là ou
là chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute.
SGANARELLE : Comment? un
rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et ne veut pas que personne
vous parle!
JACQUELINE : Hélas! vous n'avez rien vu encore, et ce n'est
pas qu'un petit échantillon de sa mauvaise humeur.
SGANARELLE : Est-il? et qu'un
homme ait l'âme assez basse pour maltraiter une personne comme vous? Ah! que
j'en sais, belle Nourrice, et
qui ne sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement les
petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si bien faite soit
tombée en de telles mains, et qu'un franc animal, un brutal, un stupide, un
sot...? Pardonnez-moi, Nourrice, si je parle ainsi de votre mari.
JACQUELINE
: Eh! Monsieu, je sai bien qu'il mérite tous ces noms-là.
SGANARELLE : Oui,
sans doute, Nourrice, il les mérite; et il mériteroit encore que vous missiez
quelques chose sur la tête, pour
le punir des soupçons qu'il a.
JACQUELINE : Il est bien vrai que si j'avois
devant les yeux que son intérêt, il pourroit m'obliger à queuque étrange chose.
SGANARELLE
: Ma foi! vous ne feriez pas de mal de vous venger de lui avec
quelqu'un. C'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela; et si j'étois
assez heureux, belle Nourrice, pour être choisi pour...
En cet endroit,
tous deux apercevant Lucas qui étoit derrière eux et entendoit leur dialogue,
chacun se retire de son côté,
mais le Médecin d'une manière fort plaisante.
GÉRONTE :
Holà! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin?
LUCAS : Et oui, de par tous
les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi.
GÉRONTE : Où est-ce donc qu'il
peut être?
LUCAS : Je ne sai; mais je voudrois qu'il fût à tous les guebles.
GÉRONTE
: Va-t-en voir un peu ce que fait ma fille.
SGANARELLE
: Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson.
Comment se porte la malade?
GÉRONTE : Un peu plus mal depuis votre remède.
SGANARELLE
: Tant mieux : c'est signe qu'il opère.
GÉRONTE : Oui; mais,
en opérant, je crains qu'il ne l'étouffe.
SGANARELLE : Ne vous mettez pas
en peine; j'ai des remèdes qui se moquent de tout, et je l'attends à l'agonie.
GÉRONTE
: Qui est cet homme-là
que vous amenez?
SGANARELLE : faisant des signes avec la main que
c'est un apothicaire.
C'est...
GÉRONTE : Quoi?
SGANARELLE : Celui...
GÉRONTE
: Eh?
SGANARELLE : Qui...
GÉRONTE : Je vous entends.
SGANARELLE
: Votre fille en aura besoin.
JACQUELINE : Monsieur,
voilà votre fille qui veut un peu marcher.
SGANARELLE : Cela lui fera
du bien. Allez-vous-en, Monsieu
l'Apothicaire, tâter un peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de
sa maladie.
En cet endroit, il tire Géronte à un bout du théâtre, et,
lui passant un bras sur les épaules, lui rabat la main sous le menton, avec laquelle
il le fait retourner vers lui, lorsqu'il veut regarder ce que sa fille
et l'apothicaire font ensemble, lui tenant cependant le discours suivant
pour l'amuser :
Monsieur, c'est une grande et subtile question
entre les doctes, de savoir si
les femmes sont plus faciles à guérir que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci,
s'il vous plaît. Les uns disent que non, les autres disent que oui; et moi
je dis que oui et non : d'autant que l'incongruité des humeurs opaques qui se
rencontrent au tempérament naturel des femmes étant cause que la partie brutale
veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité de leurs
opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune; et comme le soleil,
qui darde dans ses rayons sur
la concavité de la terre, trouve...
LUCINDE : Non, je ne suis point du tout
capable de changer de sentiment.
GÉRONTE : Voilà ma fille qui parle! O grande
vertu du remède! O admirable médecin! Que je vous suis obligé, Monsieur, de
cette guérison merveilleuse! et que puis-je faire pour vous après un tel service?
SGANARELLE
: se promenant sur le théâtre, et s'essuyant le front.
Voilà
une maladie qui m'a bien donné de la peine!
LUCINDE : Oui,
mon père, j'ai retrouvé la parole
; mais je l'ai recouvrée pour vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux
que Léandre, et que c'est inutilement que vous voulez me donner Horace.
GÉRONTE
: Mais...
LUCINDE : Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai
prise.
GÉRONTE : Quoi...?
LUCINDE : Vous m'opposerez en vain de belles raisons.
GÉRONTE
: Si...
LUCINDE : Tous vos discours ne serviront de rien.
GÉRONTE
: Je...
LUCINDE : C'est une chose où je suis déterminée.
GÉRONTE
: Mais...
LUCINDE : Il n'est
puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré moi.
GÉRONTE
: J'ai...
LUCINDE : Vous avez beau faire tous vos efforts.
GÉRONTE :
Il...
LUCINDE : Mon coeur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie.
GÉRONTE
: Là...
LUCINDE : Et je me jetterai plutôt dans un couvent que d'épouser
un homme que je n'aime point.
GÉRONTE : Mais...
LUCINDE : parlant d'un
ton de voix à étourdir.
Non en aucune façon. Point d'affaire. Vous
perdez le temps. Je n'en ferai
rien. Cela est résolu.
GÉRONTE : Ah! quelle impétuosité de paroles! Il n'y
a pas moyen d'y résister. Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.
SGANARELLE
: C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire
pour votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez.
GÉRONTE : Je
vous remercie. Penses-tu donc...
LUCINDE : Non. Toutes vos raisons ne gagneront
rien sur mon âme.
GÉRONTE : Tu épouseras Horace, dès ce soir.
LUCINDE
: J'épouserai plutôt la mort.
SGANARELLE
: Mon Dieu! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaie.
C'est une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter.
GÉRONTE
: Seroit-il possible, Monsieur, que vous puissiez aussi guérir cette maladie
d'esprit?
SGANARELLE : Oui : laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour
tout, et notre apothicaire nous servira pour cette cure.
Il appelle
l'Apohicaire et lui parle.
Un mot. Vous voyez que l'ardeur qu'elle a
pour ce Léandre est tout à fait
contraire aux volontés du père, qu'il n'y a point de temps à perdre, que les humeurs
fort aigries, et qu'il est nécessaire de trouver promptement un remède à
ce mal, qui pourroit empirer par le retardement. Pour moi, je n'y vois qu'un seul,
qui est une prise de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec
deux drachmes de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté
à prendre ce remède; mais, comme vous êtes habile homme dans votre métier,
c'est à vous de l'y résoudre, et
de lui faire avaler la chose du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire
faire un petit tour de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai
ici son père; mais surtout ne perdez point de temps : au remède vite,
au remède spécifique!
GÉRONTE
: Quelles drogues, Monsieur, sont celles que vous venez
de dire? il me semble que je ne les ai jamais ouï nommer.
SGANARELLE : Ce
sont des drogues dont on se sert
dans les nécessités urgentes.
GÉRONTE : Avez-vous jamais vu une insolence
pareille à la sienne?
SGANARELLE : Les filles sont quelquefois un peu têtues.
GÉRONTE
: Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.
SGANARELLE
: La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.
GÉRONTE
: Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su tenir toujours
ma fille enfermée.
SGANARELLE : Vous avez fait sagement.
GÉRONTE
: Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient
eu communication ensemble.
SGANARELLE : Fort bien.
GÉRONTE : Il seroit
arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent vus.
SGANARELLE
: Sans doute.
GÉRONTE : Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller
avec lui.
SGANARELLE : C'est prudemment raisonné.
GÉRONTE : On m'avertit
qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.
SGANARELLE : Quel drôle.
GÉRONTE
: Mais il perdra son temps.
SGANARELLE : Ah! ah!
GÉRONTE : Et j'empêcherai
bien qu'il ne la voye.
SGANARELLE
: Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il
ne sait pas. Plus fin que vous n'est pas bête.
GÉRONTE : Comment? m'assassiner de la façon! Allons, un commissaire!
et qu'on empêche qu'il
ne sorte. Ah, traître! je vous ferai punir par la justice.
LUCAS : Ah! par
ma fi! Monsieu le Médecin, vous serez pendu : ne bougez de là seulement.
LUCAS : Le velà, qui va être pendu.
MARTINE
: Quoi? mon mari pendu! Hélas! et qu'a-t-il fait pour cela?
LUCAS
: Il a fait enlever la fille de
notre maître.
MARTINE : Hélas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on va te
pendre?
SGANARELLE : Tu vois. Ah!
MARTINE : Faut-il que tu laisses mourir
en présence de tant de gens?
SGANARELLE : Que veux-tu que j'y fasse?
MARTINE
: Encore si tu avois achever de couper notre bois, je prendrois quelque consolation.
SGANARELLE
: Retire-toi de là, tu me fends le coeur.
MARTINE
: Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te quitterai point
que je t'aie vu pendu.
SGANARELLE
: Ah!
GÉRONTE
: Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous
mettre en lieu où l'on me répondra de vous.
SGANARELLE : le chapeau
à la main.
Hélas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups
de bâton?
GÉRONTE : Non, non : la justice en ordonnera... Mais que vois-je?
LÉANDRE
: Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux,
et remettre Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la
fuite nous deux, et de nous aller marier ensemble; mais cete entreprise a fait
place à un procédé plus honête. Je ne prétends point vous voler votre fille, et
ce n'est que de votre main que je veux la recevoir. Ce que je vous dirai, Monsieur,
c'est que je viens tout à l'heure de recevoir des lettres par j'apprends
que mon oncle est mort, et que
je suis héritier de tous ses biens.
GÉRONTE : Monsieur, votre vertu m'est tout
à fait considérable, et je vous donne ma fille avec la plus grande joie du
monde.
SGANARELLE : La médecine l'a échappé belle!
MARTINE : Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin; car c'est moi qui t'ai procuré cet honneur.
SGANARELLE : Oui, c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien
de coups de bâton.
LÉANDRE : L'effet en est trop beau pour en garder
du ressentiment.
SGANARELLE
: Soit; je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la dignité où tu m'as élevé; mais prépare-toi désormais à vivre un grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut
croire.F I N