Dans le message que vous trouverez
au numéro 13568 des archives de Gerialist, Brigitte Barreiro nous présente un
article du journal Le Monde, paru le 31 mai 2002, sous le titre L’euthanasie est
dépassée, et signé par Paula La Marne.
Brigitte Barreiro termine son
message par le commentaire suivant :
« Par ailleurs, pour avoir suivi une
formation de bénévole d’accompagnement aux soins palliatifs, je ne peux que
m’élever contre l’ « ambiance » actuelle qui nous dirige droit vers
l’euthanasie. »
Je lui ai demandé de bien vouloir développer ce
commentaire. Elle m’a autorisée à reproduire pour vous sa réponse, qui figure
aux archives de Gerialist.
Message numéro 13573:
Concernant votre question Marguerite,
ce qui me conduit à penser que nous allons directement vers une légalisation de
l’euthanasie compte tenu de « l’ambiance » actuelle est dû à plusieurs choses..
1- d’abord, le contexte actuel de médiatisation à outrance qui à mon
avis oriente l’opinion publique, et donc, nos décideurs. Je m’explique :Il y a
une multitude de supports, l’information arrive très vite, il y en a énormément.
Moi qui travaille dans ce métier-là je connais bien l’adage « trop
d’information, tue l’information ». C’est un peu ce qui se passe actuellement.
On ne trouve plus guère d’endroits où l’information est vraiment de
l’information. En général elle est plutôt courte, « accrocheuse » dans son
contenu. On en ressort avec des idées toutes faites mais sans avoir le contexte
autour de cette information, le pourquoi du comment, etc.. En fait pour avoir
vraiment une opinion sur quelque chose il faut faire l’effort de s’informer,
ailleurs, en comparant différentes sources, ... Mais comme on a l’habitude
d’avoir du tout cuit et de recevoir (télévision, Internet, journaux, ...) il
devient difficile de faire des efforts pour s’informer vraiment. La
contradiction c’est qu’on a en face de nous tous les moyens pour accéder à
l’information, mais qu’on la subit plutôt que de se servir réellement des moyens
d’accès mis à notre disposition!
Ce qui donne au bout du compte des gens
mal informés et qui ont des idées plus ou moins claires d’une situation ou d’un
évènement. Et sur des sujets graves pour la société, tels que l’euthanasie
j’ai par exemple constaté :
- on mélange allègrement euthanasie passive et
active (l’euthanasie passive est acceptée par les soins palliatifs, reconnue par
l’Église, ..)
- on médiatise des cas extrêmes de demande d’euthanasie avec
des gros titres, tout juste si les médias ne prennent pas partie, sans envisager
une quelconque réflexion sur ces demandes,
- et j’en passe ..
Mais
avez-vous remarqué d’une façon générale, quand vous connaissez bien un sujet et
que vous lisez un article sur ce sujet, vous ne vous sentez pas frustré par le
contenu de l’article ? parce que tout n’est pas dit, parce que c’est un peu
déformé, ... ?
Il me semble au fond que les médias en arrivent à «forger»
l’opinion publique. Et quand en plus on fait des sondages où il ressort que 86%
des personnes interrogées sont favorables à l’euthanasie, mais quand on sait
aussi (mais qui le sait ?qui le dit ?) que la question derrière qui a été posée
est à quelque chose près : « accepteriez-vous de mourir dans des souffrances
intolérables » ? Je ne sais pas ce que vous en pensez sur cette liste, mais moi,
bien entendu, je réponds non!
Et de là on en conclut que les Français, et on
leur dit, ce qui est encore plus grave, qu’ils sont favorables à 86% à
l’euthanasie!
2- Je trouve qu’on est dans une société où prime l’image,
la jeunesse, la beauté, la santé physique, les normes également (mince, etc
etc). Cette dictature a d’ailleurs une responsabilité vis à vis des boulimiques,
anorexiques mais ce n’est pas le sujet de cette liste.
Elle joue aussi
un rôle dans le sujet qui nous préoccupe : une personne diminuée, handicapée
bref « différente » perd sa « dignité » dès lors qu’elle n’est plus physiquement
« normale », psychologiquement « normale ».
Exemple tout récent : un débat
public auquel j’ai assisté, et dont je suis ressortie effarée, et assez abattue
je dois dire.
Quelqu’un d’un certain âge dans la salle qui déclare que s’il
a la maladie d’Alzheimer, « il ne veut pas faire subir cela à ses enfants ni à
lui même ».
3- La famille est éclatée, il n’y a plus vraiment de
solidarité inter famille, entre générations c’est en train de disparaître.
Les personnes âgées ne jouent plus leur rôle de transmission de repères, de
valeurs, de sagesse…
La vieillesse, la dépendance sont vécues comme des
fléaux et comme un poids, les vieux sont considérés comme étant inutiles. On
oublie leur patrimoine... puisqu’on ne le vit plus vraiment dans les familles.
Donc l’euthanasie émerge là aussi..
4- Enfin la mort. La mort est tabou
en Occident, elle fait peur. La première chose que l’on nous apprend en SP
(soins palliatifs) est qu’il faut travailler sur soi et sur sa propre mort.
Comment voulez-vous que l’on accepte la fin de vie de quelqu’un si on ne
supporte pas l’idée de sa propre fin. La mort fait partie de la vie, pourquoi ne
pas en parler, l’évoquer, .. Comment peut-on prendre la main de son prochain,
l’aider à évoquer ses peurs, si nous sommes nous mêmes terrorisés et fuyons cela
?
D’ailleurs la mort commence même avant qu’elle soit là : quelqu’un
dont la flamme vacille, on se dit « à quoi bon » ? « il faut l’aider à mourir ».
Peut être que si on nous transmettait le sens de la vie et de la mort, le
respect de la nature, des personnes, ... nous n’en serions pas là.
A mon
sens et pour terminer, le débat sur l’euthanasie reflète bien l’état de notre
société. C’est comme si la solidarité disparaissait.. Nous massacrons la nature,
allons-nous massacrer nos vies ? Mais je ne veux pas jeter la pierre aux
partisans de l’euthanasie non plus et après tout: si ces gens-là ne font pas
assez confiance en leur prochain pour leur porter secours, les entourer, les
aimer, les respecter jusqu’à la fin, n’est-ce pas le résultat d’une société
individualiste ?
N’en sommes nous pas tous responsables ?.
Pardonnez-moi si j’ai été un peu longue, j’espère avoir répondu à votre
question, et ceci n’engage que moi bien entendu, mais votre opinion à tous
m’intéresse. Je trouve que l’article du Monde reflète parfaitement cet état
d’esprit du moment.
Bien cordialement,
BB
PS. - un débat sur une
radio nationale dernièrement, où 90% des auditeurs qui s’expriment sont
favorables à l’euthanasie.
Éric Loorius, pour sa part, nous met
sur la piste d’un autre article, celui de Bernard Debré, dans Libération,
article 32768, 6 juin 2002.
Enfin, Serge Guigneur, autre
correspondant de Gerialist, a fait le commentaire suivant, archivé au numéro
13608. Il élaborera peut-être davantage dans des textes à venir. Il sera le très
bienvenu. À suivre…
Subject: Gerialist... euthanasie (suite)
Date:
Sat, 08 Jun 2002 08:46:20 +0200
"'S. Guigneur'"
Brigitte Barreiro et
Éric Loorius ont écrit:
« Ce qui me gène mais ce n’est pas la première
fois (j’ai eu le même problème avec Maastricht) c’est que dans l’opposition à
une légalisation, on se retrouvera avec les cathos intégristes (genre
laissez-les vivre) et l’extrême droite ...
Oui tout à fait, cela me met
terriblement mal à l’aise. Les extrémistes mettent d’ailleurs dans le même débat
l’avortement. Ce qui fait que je me suis retrouvée souvent avec ce type de
personnes dans des débats. Je trouve que cela ne fait pas avancer notre cause et
voire, cela la dessert. Je ne voudrais pas que les opposants à l’euthanasie
passent pour des personnes fermées à tout, notamment à toute évolution, dans le
sens : « travail, famille, patrie », si vous voyez ce que je veux dire! »
Je crois qu’il ne faut pas oublier que l’extrême droite et de nombreux
cathos intégristes ont des conceptions éthiques qui varient énormément : qu’on
les entende beaucoup quand il s’agit de s’opposer à l’avortement et à
l’euthanasie ne doit pas faire oublier qu’ils sont favorables à la peine de
mort, et que leurs positions éthiques, sur lesquelles ils sont si fiers de
camper, sont assez fluctuantes selon les contextes historiques et géographiques.
N’oublions pas que le contrôle des
naissances leur paraît souvent moins choquant quand il a lieu en Afrique ou en
Asie qu’en France ; n’oublions pas qu’ils soutinrent les thèses eugénistes
développées en France dans l’entre deux guerres et qui s’accordèrent très bien
avec les actions menées par le IIIe Reich (eugénisme, euthanasie, stérilisation,
sélection raciale, etc.) ; n’oublions pas qu’ils ont une très grande part de
responsabilité dans le développement du «racisme anti-vieux». Ce sont en
particulier eux qui, jusque dans les années 50, soutinrent très fortement une
politique nataliste et utilisèrent comme argument les « conséquences tragiques »
du « vieillissement de la population » : « affaiblissement du peuple et de la
race, etc. »
Sachons aussi que nombre d’entre eux,
en soutenant aujourd’hui des politiques ultralibérales, créent résolument une
séparation entre les « bons vieux » (« blancs, riches, actifs et dignes ») et
les « mauvais vieux » (« pas toujours blancs, pauvres, passifs et indignes »).
Sachons enfin que les écrits de
certains spécialistes (souvent très proches de la Fondation nationale de
gérontologie) es biologie et es gérontologie, révèlent des positions étranges :
rétablissement de l’oeuvre de Alexis Carrel (médecin français eugéniste et
collaborateur), comparaisons indignées entre le grand effort fait pour les
malades du Sida et le peu d’effort fait pour les vieux, etc.
Je crois qu’il ne faut donc pas
craindre d’être assimilé et comparé à ces gens-là quand on s’oppose à la
légalisation de l’euthanasie. Il existe suffisamment de faits et d’idées qui
permettent de montrer leur barbarie et de nous distinguer radicalement d’eux.
Cordialement,
Serge.