La page des familles

Les vieux coûtentcher!
Lettre ouverte d'une dame de 85 ans

NOTE: Je remercie sincèrement Mme Bodier et La Presse pour m'avoir autorisée à reproduire cette lettre.
Marguerite Mérette

LETTRE DE LA SEMAINE

MADELEINE BODIER
La Presse, À votre tour, 15 avril 2001, p. A21

 Entendu à la radio :
« L’espérance de vie au Canada est parmi la plus élevée du monde occidental. Nous pouvons en être fiers. »
« Nous sommes une civilisation qui jette les vieux » (Jeannette Bertrand)
« Que faire de nos vieux parents?» (Titre d’une table ronde à Indicatif Présent).
« Placer un pacemaker à un vieux de 85 ans...Grotesque! (Samedi et rien d’autre).
« Les personnes âgées coûtent cher... ».
« En présence de cas urgents d’une jeune mère et d’un vieillard, nous sommes parfois amenés à faire des choix déchirants faute de moyens » (déchirants pour qui?)

Je pourrais continuer avec d’autres citations de la radio ou des journaux, mais cela suffit, je crois, à cerner l’atmosphère autour de nous, les vieux. J’ai moi-même 85 ans, je suis donc très consciente de cette situation et je commence à en avoir assez de me faire dire que « Je coûte cher »!

La réalité, c’est que j’ai travaillé de longues années à une époque ou nous ne jouissions d’aucun avantages sociaux hors de la fonction publique - et encore. Par la suite, j’ai élevé trois enfants, géré une organisation bénévole avec mon mari, plus une assurance santé, contribué dans toute la mesure de mes moyens à diverses charités, officielles ou non, et je continue à donner des heures de travail bénévolement. Et voilà que JE COÛTE CHER à la société! Mon médecin me dit : «C’est vrai, vous savez. Je m’occupe d’un centre d’accueil où les vieux reçoivent de nombreux services : médecins, infirmières,ergothérapeutes,psychologues...» Il faut bien l’admettre, ça coûte cher. Mais enfin, nous l’avons bien mérité et on pourrait se dispenser de nous le rappeler constamment. Nous avons l’impression qu’on nous en fait le reproche, que nous devrions nous sentir coupables, en fait, que nous pourrions avoir l’obligeance de mourir plus vite et de « clairer la place ».

La médecine est très fière de prolonger la vie des gens envers et contre tout, mais n’a pas inventé le moyen de leur conserver leur qualité de vie et leur santé. On prône avec raison les soins à domicile de préférence à l’hôpital ou aux centres d’accueil. On a raison, mais alors pourquoi réduit-on les budgets des CLSC au lieu de les augmenter? Je sais par ma propre expérience que ces services ont été coupés - au lieu d’être augmentés- depuis le fameux virage ambulatoire. Avec la population vieillissante, ils sont pourtant plus nécessaires que jamais. Et voilà, c’est encore nous qui coûtons trop cher!

Je vais m’adresser à vous, les jeunes. Mettez-vous bien dans la tête QU’UN JOUR, VOUS SEREZ VIEUX. Oh! Vous le savez, et vous vous inquiétez à juste titre de savoir qui va payer votre retraite. Vous avez raison. Il n’y a pas assez d’enfants. C’est un choix légitime, et cela permet de vivre plus largement, plus librement surtout, mais il faut en accepter les conséquences. ne nous blâmez pas, nous les vieux, qui en avons élevés plusieurs en acceptant de vivre plus modestement. Pour nous aussi, c’était un choix légitime. Nous avons essayé de prévoir, de « mettre de côté  pour nos vieux jours ». Mais la vie est devenue beaucoup plus chère, à cause de l’inflation, bien sûr, mais aussi du mode de vie contemporain. Au rythme où se développent les merveilleuses inventions très dispendieuses qui deviennent vite nécessaires, la situation ne va pas s’améliorer. Alors, que la société arrête donc de se plaindre que LES VIEUX COÛTENT CHER. Tout au moins, tâchez de le dire un peu moins fort, et de souligner en même temps que la société leur doit autant qu’elle leur donne. Cela ne coûte rien de dire merci...

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