Mémoire présenté au Comité permanent pour la Santé de la Chambre des communes
Montréal, 27 avril 1998
Au nom de l’Institut de Pharmacopée Chinoise, nous voulons d’abord remercier le Comité permanent de la Santé pour son accueil et pour la possibilité qu’il nous offre de soumettre aujourd’hui notre point de vue sur la pharmacopée chinoise et son application.
L’Institut de Pharmacopée Chinoise est un organisme à but non lucratif à vocation charitable qui travaille au développement de la pharmacopée chinoise et à l’amélioration de l’état de santé de la population. L’Institut a été fondé à Québec en 1991 et il regroupe autant des professionnels (acupunctrices et acupuncteurs, thérapeutes, etc.) que des personnes du grand public.
En fait, l’Institut entend faire la promotion de la connaissance et de l’utilisation de la materia medica chinoise dans des activités de recherche, d’éducation, de prévention et de traitement des maladies par les produits de la pharmacopée chinoise, utilisée dans l’esprit et le respect de la médecine traditionnelle chinoise. L’objectif ultime qui sous-tend ses diverses actions reste la qualité des produits et la protection du public.
Nous croyons que l’utilisation des produits de la pharmacopée chinoise peut être sécuritaire; ils peuvent représenter une alternative efficace et économique à une médication occidentale conventionnelle. L’Institut estime que l’objectif d’une utilisation efficace et sécuritaire des produits de la pharmacopée suppose la concrétisation de trois conditions fondamentales:
1. la reconnaissance des savoirs traditionnels;
2. la création d’une troisième catégorie: les produits de santé naturels;
3. le contrôle de la qualité.
{Première parenthèse} Il importe d’abord de rappeler qu’il faut éviter de confondre "médicaments chinois" et "produits de la pharmacopée chinoise". Ces derniers regroupent des substances végétales (fruits, feuilles, fleurs, racines, rhizomes), et des substances animales ou minérales reconnues pour leurs effets thérapeutiques. Quelques personnes peuvent s’étonner de retrouver dans la materia medica des minéraux ou certains éléments d’origine animale. Si l’expression herbes réfère généralement à tout ce qui pousse dans la nature, quand on parle "d’herbes chinoises", il faut entendre, bien sûr, les plantes médicinales mais aussi inclure les éléments minéraux ou animaux. Quant aux "médicaments chinois", il s’agit de médicaments de la médecine occidentale fabriquée en Asie; quelquefois, ils peuvent contenir des mélanges de plantes auxquels ont été ajoutés certains ingrédients chimiques. L’usage populaire confond souvent l’une ou l’autre expression et nous voulons rappeler que la véritable pharmacopée chinoise reste celle qui s’appuie sur une connaissance raffinée des plantes médicinales, des éléments animaux ou minéraux seuls ou en combinaisons avec les produits végétaux.
Permettez-nous une seconde parenthèse avant d’aborder les trois conditions citées plus tôt. Il s’agit des différences importantes de la philosophie qui sous-tend les systèmes médicaux oriental et occidental et de la compréhension des approches thérapeutiques qui sont employées dans l’un et l’autre. Nous avons souligné précédemment la confusion possible à propos du terme herbes qui renvoie à des réalités différentes. Nous partageons le point de vue de monsieur Joseph Wen-Teng Wu qui soulignait, dans sa présentation du 29 novembre dernier, la nécessité d’inclure les éléments végétaux, minéraux et animaux dans l’expression "composé d’herbes" afin de "correspondre (...) à l’herboristerie chinoise traditionnelle et en {préserver} l’intégrité, sans la pervertir."
La différence majeure reste sans aucun doute dans les concepts fondamentaux des deux systèmes médicaux. En Occident, la vision scientifique du corps humain le fragmente en systèmes, en sections plus ou moins importantes et les interventions se font dans la ou les sections atteintes par la maladie. En Occident, on s’attache d’abord à réparer ce qui est brisé ou à remettre l’organe ou le système en état de fonctionnement. Dans la médecine traditionnelle chinoise et sa pharmacopée, la pierre angulaire est la théorie du Yin/Yang et des cinq éléments (l’eau, le feu, le bois, le métal et la terre). L’équilibre entre le Yin et le Yang et l’harmonie dans les échanges d’énergie entre ces cinq éléments constituent la base de tous les concepts et de toute la terminologie de cette médecine. En Orient, on tend à restaurer l’équilibre, à préserver l’énergie, à tonifier, le tout, dans une perspective résolument holiste.
Proposer de réglementer un système médical totalement différent (oriental) en s’appuyant sur des propositions d’un autre système (occidental) nous paraît contradictoire. Il nous semble en effet assez problématique d’imposer des normes biomédicales ou pharmaceutiques basées sur des théories médicales occidentales quand les concepts et les paradigmes de la médecine orientale sont différents. Il ne s’agit pas de dénigrer un système au détriment d’un autre; il s’agit, croyons-nous, d’avoir la lucidité et le courage de reconnaître les mérites et les capacités d’une autre approche thérapeutique et de trouver un niveau acceptable d’analyse pour explorer ce que les deux systèmes pourraient avoir en commun.
Fermons ces parenthèses et revenons aux conditions initiales de l’atteinte des objectifs d’une utilisation libérale, efficace et sécuritaire de la pharmacopée chinoise.
La materia medica est la source de connaissances la plus avancée sur les entrées végétales, animales et minérales reconnues pour leurs capacités thérapeutiques. En 2 700 avant Jésus-Christ, on trouvait déjà en Chine, une liste de 365 substances médicinales avec leurs propriétés thérapeutiques. Aujourd’hui, quelque 5 767 produits - dont 90,0 p.100 sont d’origine végétale - sont inventoriés et étudiés dans le Zhon Yao Zidian (encyclopédie éditée en 1977 par le Shangai People’s Press). On sait que pas moins de 400 de ces produits sont régulièrement utilisés. On sait aussi que 3 800 différents remèdes sont préparés en Asie et que dans une grande majorité des cas, ils sont issus d’un manuscrit rédigé deux siècles après Jésus-Christ, soit le Shang Han Lun, traité des maladies induites par le froid.
Une application continue et efficace durant plus de deux millénaires de ces substances thérapeutiques constitue, à notre avis, un gage de la sûreté de leur utilisation. Si tel n’était pas le cas, aucun survivant n’aurait pu transmettre ce savoir!
L’herboristerie chinoise a donc pu se développer autant par les écrits, par la transmission directe des connaissances et les résultats cliniques in vivo. L’utilisation actuelle de la pharmacopée se base encore sur l’expérimentation poussée des herbes faite dans la Chine ancienne et sur les mélanges appropriés de plantes; l’utilisation actuelle s’appuie aussi sur les paradigmes de l’équilibre du Yin et du Yang et des relations d’énergie entre les cinq éléments. Si cette façon de faire peut sembler déroutante ou illogique pour la médecine et la pharmacologie occidentale, il n’en reste pas moins que les résultats sont probants et que la pharmacopée chinoise assure le maintien d’une bonne santé. En bref, ça marche et on est en mesure d’expliquer pourquoi ! (Nous proposons d’ailleurs, en annexe, un tableau de deux plantes bien connues - la menthe et la cannelle - et des propriétés de chacune selon qu’elles sont utilisées suivant les principes de la pharmacopée chinoise ou de la phytothérapie occidentale.)
L’Institut est d’avis que la tradition d’utilisation des produits de la pharmacopée chinoise tient aussi à la compétence et au professionnalisme de celles et ceux qui l’utilisent dans leur pratique habituelle. C’est pourquoi, il estime qu’un praticien (acupuncteur, herboriste, etc.) expérimenté et détenteur d’une formation professionnelle rigoureuse en pharmacopée chinoise peut traiter efficacement sa clientèle et sans risque pour elle.
Actuellement, la Loi sur les aliments et drogues propose deux catégories: celle des aliments et celle des médicaments. Comment les plantes médicinales peuvent-elles dès lors trouver leur place ?
Nous avons en effet d’une part, le groupe des aliments - substances utilisées pour nourrir mais qui ne doivent pas présenter les propriétés suivantes:
- servir au traitement, à l’atténuation ou à la prévention d’une maladie ou d’un désordre physique chez les animaux ou chez les êtres humains;
-servir à la restauration, à la correction ou à la modification des fonctions organiques chez les animaux ou les êtres humains.
D’autre part, les médicaments brevetés (vendus en vente libre ou sous ordonnance) sont soumis à des séries de tests et à l’approbation de Santé Canada avant leur mise en marché.
Or, une plante médicinale ne peut pas correspondre à la définition d’un aliment - ce serait un non-sens -; n’étant pas brevetée, elle ne peut pas être associée non plus à un médicament. Cette ambiguïté n’est pas sans causer des difficultés de toutes sortes aux herboristes, aux fabricants ou aux distributeurs de plantes médicinales.
L’Institut de Pharmacopée Chinoise propose qu’une troisième classe de produits soit créée, celle des produits de santé naturels. L’instauration de cette troisième catégorie permettrait de lever toutes les ambiguïtés et favoriserait une utilisation plus efficace de la pharmacopée chinoise. Il faudrait par ailleurs que l’encadrement réglementaire pour les produits de santé naturels soit assumé par un organisme indépendant de la Direction des produits thérapeutiques. Une agence autonome conviendrait tout à fait pour reconnaître la nature particulière des produits de santé naturels pour lesquels l’actuelle Direction des produits thérapeutiques manifeste un intérêt mitigé et met davantage l’accent sur les risques potentiels de leur utilisation que sur leurs avantages thérapeutiques. Il semble également que le niveau de connaissances de l’autorité réglementaire actuelle ne soit pas suffisant pour assurer un processus d’approbation judicieux des produits de santé naturel vendus au Canada. Une direction séparée pourrait agir efficacement sur des principes acceptables autant pour l’industrie que pour le gouvernement.
L’Institut de Pharmacopée Chinoise est également d’avis que cette agence autonome devrait compter sur la présence d’un comité permanent d’experts chargé d’élaborer les contenus de la pharmacopée. Il est bien entendu que les experts que l’Institut souhaite voir siéger dans cette organisation seront des personnes reconnues pour leurs savoirs et leur expertise en pharmacopée chinoise car actuellement les experts généralement consultés en santé (médecins, chimistes, pharmaciens) n’ont peu ou pas de connaissances sur les produits de santé naturels et leurs actions curatives. Comme il s’agit d’une troisième catégorie qui exclut les aliments et les drogues, il nous apparaît logique qu’un personnel qualifié, compétent et indépendant soit exigé pour juger de la valeur et de la qualité des produits de santé naturels.
Il est essentiel que les produits de la pharmacopée chinoise en vente sur le marché soient conformes à des normes de qualité et que les arrivages de plantes au pays soient soumis à des contrôles rigoureux. L’Institut fait sienne la proposition de monsieur Joseph Wen-Teng Wu de retenir des spécialistes de médecine traditionnelle chinoise pour l’élaboration de normes de qualité et d’approbation des produits. Cette recommandation s’inscrit dans la reconnaissance des différences fondamentales des deux systèmes médicaux. L’Institut rappelle aussi au Comité qu’il existe déjà actuellement un contrôle de qualité chez les herboristes chinois qui ont établi depuis fort longtemps des catégories de produits selon des standards de qualité.
Lorsque Santé Canada estime qu’un produit de l’herboristerie a causé un accident grave ou des effets secondaires importants, nous croyons qu’il est de son devoir d’enquêter avec le plus grand soin sur toutes les causes possibles de cet événement: quelle personne a fourni le traitement, pour quel problème (nature, durée, combinaison avec d’autres pathologies s’il y a lieu, âge et condition de la personne qui a reçu le traitement, etc.), quel type de produit a été utilisé et sous quelle forme il a été proposé, etc. Bref, il s’agit de mener une investigation rigoureuse pour déterminer tous les facteurs qui ont pu contribuer à l’accident ou aux effets secondaires avant de conclure à la toxicité des plantes de la pharmacopée chinoise. C’est d’ailleurs pour cette raison, entre autres, que l’Institut souhaite la présence d’une personne experte en la matière quand il s’agit d’évaluer tout produit de l’herboristerie chinoise. Cette présence, juxtaposée à l’enquête, permettra d’éviter des jugements hâtifs qui nuisent considérablement à la réputation de la pharmacopée chinoise. Nous savons tous que les médicaments brevetés que les consommatrices et les consommateurs utilisent (en vente libre ou sous recommandation médicale) ne sont pas à l’abri d’effets secondaires - à des degrés divers - et que ces événements sont beaucoup moins publicisés que dans le cas des problèmes liés à l’utilisation des plantes médicinales. À titre d’exemple, rappelons seulement un récent article du journal Le Soleil (15 avril 1998, p.A-1) citant les résultats de 39 études réalisées aux États-Unis (à paraître dans le Journal of the American Medical Association) mettant en cause les effets secondaires des médicaments conventionnels. Tous les ans, quelque 2 216 millions de patients américains hospitalisés sont victimes des effets secondaires des médicaments et les produits pharmaceutiques causent le décès de 106 000 personnes. Il s’agirait de la quatrième cause de décès aux États-Unis. Si les chercheurs reconnaissent tout de même les limites de ces études (augmentation de la médication pour compenser la durée minimale du séjour hospitalier par exemple), il n’en reste pas moins que la situation mérite réflexion et que les médicaments conventionnels ne sont pas aussi sûrs qu’on veut bien nous le laisser croire...
Un contrôle de la qualité suppose aussi l’application de certaines normes d’étiquetage sur les produits de santé naturels. On devrait trouver, pour chaque produit, des indications claires et précises sur le nom du produit (nom commun et scientifique), la ou les parties de plantes utilisées, la quantité actifs par dose, la source du produit et des renseignements sur le producteur. De plus, des recommandations précises quant à la posologie devraient être inscrites sur chaque produit de même que les contre-indications et les dangers potentiels pour certaines clientèles (femmes enceintes ou allaitant, jeunes enfants, personnes âgées et personnes atteintes de certaines maladies). Enfin toute étiquette devrait formuler clairement l’utilité du produit en cause.
Les consommatrices et les consommateurs ont besoin d’une information complète, quel que soit le produit en cause; en ce sens, les rapports doivent présenter la vérité, sans biais, malentendus ou faussetés et être exempts de toute information à caractère libelleux. Autrement dit, il faut que les consommatrices et les consommateurs ne soient pas informés des seules contre-indications des produits de santé naturels mais aussi de leurs effets bénéfiques. Vouloir protéger le public en lui offrant une information partielle (et parfois partiale) nous paraît aussi dommageable que lui cacher toute la vérité sur les propriétés des plantes de la pharmacopée chinoise. La pratique de l’herboristerie au pays a fait ses preuves et mérite qu’on lui accorde le respect et la place qui lui revient de droit.