Cinq millénaires de pratique médicale chinoise

Par

Luc Martineau (1998)

 

La force et la crédibilité de la médecine traditionnelle chinoise reposent en bonne partie sur son histoire cinq fois millénaire.

Pourquoi écrire aujourd'hui sur ce qui se pratiquait en médecine il y a de cela plusieurs millénaires ? Parce que tant de nos problèmes de santé actuels se sont déjà présentés dans le passé et ont déjà été résolus en partie par cette médecine.

Les principales références utilisées sont:

  • WONG, K., Chimin et Wu LIEN-TEH, History of Chinese Medicine, 2ième édition, Taipei (République de Chine), Southern Materials Center Inc., 1985, 906p.
  • MINDICH, Jerry H., "Five Millenia of Medical Practice", Free China Review, vol.37, no.2, février 1987: 10-27.
  • UNSCHULD, Paul, Medicine in China, A History of Ideas, University of California Press, 1985, 424 p.
  • UNSCHULD, Paul, Medicine in China, A History of Pharmaceutics, University of California Press, 1986, 367p.

Les origines des médicaments chinois remontent aux temps les plus anciens, voire préhistoriques. La superstition de la crainte générale de l'inconnu, amplifiée par les tremblements de terre, les inondations et les maladies, ont poussé à croire que les esprits influençaient tous les aspects de la nature.

Depuis le début de la dynastie Shang (XVIième-Xiième siècle av. J.C.) jusqu'au IIIième siècle avant notre ère, le pouvoir des esprits resta très persuasif dans la vie des Chinois. Les souverains Chang, aussi pontifes, consultaient souvent l'oracle avant presque toute décision importante et pratiquaient le sacrifice humain pour plaire aux esprits et les apaiser.

La pratique chinoise de la médecine a évolué en trois étapes durant cette période. Dans les premiers temps, les praticiens n'étaient autres que chamans ou guérisseurs respectés pour leur pouvoir de communiquer avec le monde des esprits. Puis, combinant des méthodes plus ou moins thérapeutiques différentes de la divination, l'incantation ou la prière, apparut une autre fonction qui se détacha bien vite de celle de guérisseur, malgré la superstition séculaire qui se mêlait toujours à l'art de la guérison.

À cette époque, les maladies étaient considérées comme une entité à part qui s'attachait au corps. Sous la dynastie Chang, on retrouve différentes appellations d'affections communes, comme celles des yeux que l'on croyait être la conséquence d'une offense aux esprits des ancêtres.

Le guérisseur spirituel, appelé wou en chinois, donnait des "soins" à un patient en implorant le "départ" des esprits des ancêtres ou les puissances surnaturelles similaires. Comme dans toute civilisation primitive, si la santé des malades s'améliorait, le guérisseur était acclamé plus pour son pouvoir de communiquer avec les esprits que pour sa compétence médicale particulière.

Même après le remplacement des guérisseurs spirituels par les praticiens, le rôle des esprits était toujours aussi prépondérant dans la croyance populaire. Dans les Entretiens de Confucius, Confucius déclare que chez les populations méridionales, on ne peut devenir sans expérience, un guérisseur spirituel ni un praticien. Une autre fois, lorsque Confucius tomba malade, son disciple Tseu-lou implora les esprits.

Cela illustre le rôle du guérisseur spirituel et la pratique de la guérison par les esprits. Ces deux fonctions étaient tout à fait acceptées à une époque aussi tardive que celle de Confucius (VIième siècle av. J.C.). On spécule toujours sur la durée de ces deux fonctions aux pratiques assez distinctes de l'ancienne Chine.

Selon la légende, les premières connaissances médicales de la Chine remontent à plus de cinq mille ans avec l'un des grands sages chinois, Shen Nung, qui enseigna l'agriculture aux Chinois. Faisant partie de cet enseignement, il goûta toutes les variétés de plantes pour connaître leur effet curatif. Au cours de ces activités, on suppose que Shen Nung s'empoisonnait 70 fois par jour, mais qu'il en trouvait aussitôt l'antidote. De très anciennes gravures représentent souvent ce fait. Les expériences de Shen Nung qui constituent les toutes premières connaissances médicales de la Chine sont passées à la postérité.

Les plus anciens textes de ces légendes datent d'un peu plus de quinze cents ans. Cependant, des découvertes archéologiques ont démontré que la Chine était une société agricole au temps légendaire de Shen Nung. Les premiers paysans chinois ont bien pu découvrir les effets autres que nutritifs de certaines plantes, telles les purgatifs, lesquels ont été administrés pour soigner des maux d'estomac. Quoique la connaissance des plantes médicamenteuses soit le résultat de longues expériences collectives, Shen Nung est vénéré comme le fondateur de la médecine chinoise.

Il faut noter un véritable progrès vers le milieu du premier millénaire avant l'ère chrétienne. L'intrusion de plantes médicinales s'administrait déjà à cette époque. À cause de la distinction peu claire d'avec les plantes vénéneuses, on restait non sans raison, assez hésitant à absorber ces médicaments. Les Entretiens de Confucius font état qu'une fois, Confucius reçut une infusion médicamenteuse pour le guérir d'un mal. Il la refusa net en sachant ce qu'elle contenait. Ailleurs, dans le Livre des rites, on signale les mêmes appréhensions. Le texte poursuit son avertissement en rappelant qu'une telle médecine ordonnée par un praticien ne devait point être absorbée si la famille n'avait déjà ainsi été soignée depuis au moins trois générations. On comprend que l'empoisonnement par un médicament impropre n'était pas commun et qu'un breuvage médicinal était plus un apport externe qu'une méthodologie courante pour le guérisseur spirituel.

La période des Royaumes combattants est une époque intellectuellement riche du début de la civilisation chinoise. La croissance économique qu'accompagnaient les écoles de pensée rivalisantes connut un progrès important dans le domaine des sciences médicales. Comme le souverain de Tcheou perdait à la fois le pouvoir politique et l'autorité morale (pontificale), les croyances anciennes s'estompèrent. L'approfondissement de toutes les connaissances, médicales aussi bien que thérapeutiques, contribua à une séparation nette entre les fonctions de guérisseur spirituel et de praticien.

En ce temps-là, le diagnostic et le traitement suivaient des principes définis. Dans son ouvrage, Annales historiques, Ssu-Ma Ch'ien de la dynastie de Han, rapporte que les praticiens des Royaumes combattants énonçaient de nombreuses formes de diagnostic qu'ils divisaient en quatre catégories: l'observation du mal et la palpation du patient, l'auscultation du patient (la toux et la qualité de la voix), la relation des effets du mal par le patient et l'examen du pouls. Cela formait les principes de base du diagnostic médical chinois et l'est encore aujourd'hui.

Le traitement se faisait selon des méthodes plus rigides encore. À côté du traitement par les plantes, l'acupuncture était couramment employée, ainsi que le massage, les compresses de moxa (contre l'irritation) et de nombreuses techniques parachirurgicales. Il semble que la découverte la plus significative sur l'antique médecine chinoise est le traité médical, écrit sur de longs rouleaux de soie, récemment retrouvés dans le tombeau de Ma-Wang-tui, près de Ch'ang Sha (province de Hunan) datant de la dynastie de Han. Datant des Royaumes combattants, c'est le plus ancien traité de médecine parvenu jusqu'à nos jours. L'ouvrage comprend une liste de plus de cent maladies différentes et donne au moins un ou deux modes de traitement pour cinquante-deux d'entre elles. Ailleurs, on dénombre plus de vingt remèdes pour une maladie. Il y a en tout près de trois cents formules de traitement qui font usage de 240 potions de plantes médicinales.

Ces rouleaux de soie contiennent plus de quarante illustrations en couleur pour les soins ou la prévention des maladies. Certaines sont dénommées d'après la maladie qui est soignée, d'autres se réfèrent au traitement. Cette découverte fait preuve d'un résumé des connaissances médicales en Chine bien avant l'ère chrétienne où la maladie était déjà considérée comme quelque chose ayant des causes et des soins précis.

Le nom et les techniques de plusieurs praticiens célèbres depuis la période des Royaumes combattants nous ont été transmis par divers ouvrages. Le premier et le plus connu de tous ces praticiens est Pien Ch'io, dont on trouve la biographie dans les Annales historiques de Sun Ssu Miao. Pien Ch'io est considéré comme le grand maître du diagnostic, particulièrement pour l'examen du pouls. Il semble qu'il soit le premier à avoir combiné les plantes médicinales dans ses ordonnances. Il acquit ainsi une si grande renommée de son temps et longtemps après sa mort que les traités de médecine ont tous fait acte de foi en son autorité en vue d'obtenir quelque créance auprès des lecteurs.

Une fois, Pien Ch'io séjournant dans le Ts'i fut reçu avec beaucoup d'honneur. Au cours d'une audience avec le souverain de cet État, il lui diagnostica un mal musculaire, qui sans soins, empirerait. Le souverain stupéfait répondit qu'il n'avait contracté aucune maladie et, après le départ de Pien Ch'io, il rit de cet avertissement auprès de ses conseillers: "Ce médecin est vraiment rusé. Il espère se faire acclamer en voulant soigner quelqu'un en bonne santé".

Cinq jours plus tard, Pien Ch'io, lors d'une nouvelle entrevue, réitéra son avertissement: Votre Altesse est malade du système circulatoire. Je crains que, si elle ne se soigne pas, cela s'aggravera". Cette fois-là, le souverain de Ts'i exprima son mécontentement à l'issue de cette nouvelle entrevue.

Lors de la troisième rencontre, cinq jours après Pien Ch'io déclara: "Votre Altesse a quelque trouble dans le système digestif. Si elle ne se soigne pas, cela s'aggravera". Cette fois-là, le souverain ne daigna même pas répondre.

Cinq jours plus tard, lorsque Pien Ch'io se présenta au seuil, il fit aussitôt demi-tour après un bref coup d'œil dans la pièce. Surpris, le roi fit envoyer un message pour en connaître la raison et Pien Ch'io de répondre: "Quand le mal atteint les muscles, on peut le soigner avec des plantes médicinales; au niveau de la circulation sanguine, l'acupuncture peut guérir; dans le cas du système digestif, des concoctions alcoolisées ont leurs effets. Mais maintenant lorsque la moëlle des os est atteinte, même le juge des destinées humaines ne peut rien. Aujourd'hui le mal du souverain est à ce niveau, c'est pourquoi, l'humble serviteur de son Altesse décline toute rencontre".

Au bout de cinq jours, le roi de Ts'i tomba gravement malade et plusieurs ministres partirent chercher Pien Ch'io pour faire quelque chose. Mais sachant tout le manque d'espoir pour le souverain, Pien Ch'io avait déjà quitté le pays. Peu après, le souverain de Ts'i s'éteignit.

Malgré les extraordinaires pouvoirs qu'on lui avait prêtés, Pien Ch'io faisait une approche radicale pour soigner le mal. Il répétait que le nombre des maladies était trop grand et la compétence des praticiens fort limitée. Il énonça lui-même les conditions sous lesquelles il était difficile de soigner certaines maladies, notamment les abus de la vie et la croyance aux esprits plutôt qu'aux remèdes.

Après des siècles de guerres et de luttes, la Chine fut unifiée par la dynastie de Qin (221-207 av. J.C.). Malgré la brièveté de son règne impérial, Qin Shi Huang Qi, le premier empereur de Qin, força cette unité des États soumis, précédemment rivaux et en lutte perpétuelle, au moyen de mesures sévères et de lois draconiennes. L'unification de la monnaie, des poids et mesures et de la langue écrite fut une grande réalisation. Mais ce n'est qu'avec la fondation de la dynastie de Han (206 avant J.C. - 220 après J.C.) que la médecine chinoise fit des progrès significatifs.

La longue période des expériences médicales qui précède la dynastie de Han a fourni une large assise sur laquelle les auteurs hanniques (de la période des Han) ont pu éditer des ouvrages plus généralisés. Un des plus anciens et plus significatifs textes de médecine est le Huang-ti Nai Ching ou la Médecine générale de l'empereur Jaune, plus simplement appelé Nei Ching.

Composé sous forme d'un dialogue entre l'Empereur Jaune (Huang-Ti), souverain légendaire de Chine, et un fonctionnaire spécialiste de la médecine, le Nei Ching fut d'une grande renommée. Le style littéraire de l'ouvrage permet de croire à une compilation de différents textes de la période des Royaumes combattants et des dynasties de Ts'in et de Han. Toutefois, l'ensemble semble légèrement postérieur aux rouleaux de soie découverts dans le tombeau de Ma Wang-toueï, mentionné plus haut.

Mais le Neï Ching, même s'il n'est pas le premier ouvrage de médecine chinoise, a sans aucun doute une très grande signification historique. Il se divise en deux parties: la première traite de sujets comme l'anatomie, la physiologie, la pathologie et le diagnostic; la seconde traite de l'acupuncture. L'ouvrage résume les connaissances expérimentales, physiologiques et théoriques de la médecine chinoise de cette époque.

Les parties du Nei-Ching ont pu s'inspirer de formulations taoïstes sur les principes féminins (yin) et masculin (yang) et les cinq éléments (le métal, le bois, l'eau, le feu, la terre) qui ont tous une origine très ancienne dans la pensée chinoise. Le symbolisme des cinq éléments appliqué à la médecine cherche à expliquer le fonctionnement et l'interaction du corps avec les phénomènes naturels.

Une relation théorique s'établit entre les forces macrocosmiques et microcosmiques de l'univers qui agissent à l'intérieur de chaque être humain. Depuis, maints ouvrages médicaux chinois sont en fait des commentaires sur le Nei-Ching ou bien traitent d'applications cliniques d'après cet ouvrage.

Un autre ouvrage médical des premiers jours d'égale importance fut rédigé sous les Han de l'Est (25-200 ap. J.C.) par le praticien Chang Chi, qui est l'Hippocrate chinois. Cet ouvrage général, composé de seize volumes, fut scindé en deux en deux; le premier des dix volumes Shang-Han Lun ou Traité sur les maladies induites par le froid; le second de six volumes, Chin-Kuei Yü-Han Yao Lüeh ou Précis du cabinet d'or. Le premier se fonde sur les principes énoncés dans le Nei-Ching; c'est certainement le condensé le plus ancien et le plus détaillé de plantes médicinales. Il comprend aussi vingt-deux descriptions de maladies et près de quatre cents règles de soins et cent-treize remèdes.

Chang Chi a particulièrement insisté sur les conditions pathologiques et le diagnostic pour l'administration de plantes médicinales. Il affirme qu'un léger changement chez le patient requiert l'addition ou l'omission de certaines plantes dans la posologie du médicament ou carrément la prescription d'un autre remède. Ce fut une très grande amélioration sur le traitement précédemment utilisé qui était d'usage plus externe qu'interne alors que la prescription des remèdes n'était guère spécifique en termes de pathologie ou de diagnostic.

Le Shang-Han Lun donne à chaque prescription une appellation, la posologie des plantes à utiliser et le mode de préparation ou d'administration. Cela a institué les fondements de la médication en Chine.

Le nom de Hua T'o est presque celui de toute une famille. Il fut immortalisé sous la dynastie Ming grâce à l'ouvrage célèbre Le Roman des trois royaumes. À cette époque, Ts'ao Ts'ao (155-220), premier ministre (ou mieux, maire du palais) de la dynastie de Han, qui finit par s'emparer du pouvoir, souffrait de terribles maux de tête. Hua T'o fut appelé à son chevet et prescrivit une "chirurgie nécessaire de la tête". L'homme d'État, croyant à un autre complot des partisans impériaux, ordonna la mise à mort de Hua T'o. Aussitôt, la famille de ce dernier brûla toutes les œuvres et annotations que le médecin avait amassées afin que les médecins des générations postérieures ne subissent plus jamais le même sort. Avec cette grande perte, la médecine chinoise a longtemps négligé la chirurgie.

En général, les personnages et les faits dans beaucoup de romans historiques chinois sont corrects, seul le déroulement de l'action est fictif. Hua T'o, né au début du IIIième siècle, excellait dans l'art médical, notamment en chirurgie et dans l'usage de l'anesthésie. Il refusa plusieurs fois un poste dans la fonction publique, préférant la médecine. Ts'ao Ts'ao, ayant justement demandé à Hua T'o de la guérir, aurait dû s'en tenir à la compétence de ce dernier à qui il avait demandé de lui servir de médecin officiel. Mais Hua T'o avait aussi refusé prétextant que sa femme était malade. S'enquérant de la véracité de la chose, Ts'ao Ts'ao apprit qu'elle était en parfaite santé et, fou furieux d'avoir été trompé, fit mettre Hua T'o en geôle pour finalement le faire exécuter.

Hua T'o n'était qu'un chirurgien. Sa biographie dans L'histoire des derniers Han fait état d'une opération abdominale avec l'usage d'anesthésie. Il se servait aussi de pansements spéciaux pour les blessures qui guérissaient, rapporte-t-on, en un mois. On peut rester quelque peu sceptique quant au fait d'une opération chirurgicale avec anesthésie à une époque si reculée, mais plusieurs sources historiques l'ont relaté.

Malheureusement, cette méthode importante de Hua T'o ne lui a pas survécu. On ne trouve plus guère d'événement chirurgical important avant l'époque moderne (Ambroise Paré).

En plus de ses compétences en chirurgie, Hua T'o fut un pionnier de la médecine préventive, affirmant que le corps avait besoin d'exercice. Selon lui, les mouvements du corps aident à la digestion, améliorent la bonne circulation sanguine et, en conséquence, ne sont pas porteurs de maladie. "C'est un peu comme la charnière d'une porte (en bois dans l'ancienne Chine) qui ne pourrit pas lorsqu'elle est en usage", disait-il. Hua T'o avait même développé un système appelé les "Cinq exercices d'animaux" qui améliorait la circulation du sang et l'énergie tout en prévenant la maladie. Ces cinq mouvements étaient ceux du tigre, du cerf, de l'ours, du singe et de l'oiseau. Il conseillait lors d'un malaise de ne pratiquer qu'un seul de ces cinq mouvements par lequel on acquérait une sensation de mieux-être, une respiration plus douce.

Au cours des sept siècles qui suivirent la chute de la dynastie de Han en 220, la médecine chinoise a fait des progrès dans tous les domaines. La pratique médicale pré-hannique était avant tout pragmatique et expérimentale. Sous la dynastie de Han, on a ordonné et répertorié toutes les connaissances grâce à une classification théorique plus claire. Et dans la période suivante jusqu'à la fin de la dynastie de T'ang (618-907), la médecine chinoise a développé la pratique et la clinique en même temps que les commentaires, interprétations et clarifications théoriques augmentaient.

Durant cette longue période, en particulier sous les Tang, la médecine chinoise a subi l'influence de l'extérieur à cause des échanges commerciaux et culturels plus importants grâce à la route de la soie avec les villes du Moyen-Orient aussi éloignées qu'Antioche, et indirectement même plus loin jusqu'à Byzance ou Rome. Et par la route méridionale de la soie au pied des monts Karakoroum, c'est le monde indien qui a transmis ses sciences bouddhiques et médicales. Ainsi, le diagnsotic, la pathologie et la thérapeutique ont toutes subi une métamorphose au cours de cette période.

Au début de la période post-hannique, vers les années 280, le personnage le plus représentatif est Wang Shu-Ho. Originellement médecin du palais avec le rang de "chef de personnel", Wang Shu-Ho eut une contribution double. Il fit une classification du Shang-han-Lun de Chang-Chi qui fut ainsi transmise à la postérité et, surtout, il rédigea le Nei-Ching, ou le Classique du pouls. Puisant dans le Neï-Ching, cet ouvrage est devenu le recueil fondamental de la médecine chinoise jusqu'à nos jours. Y sont répertoriées les 24 (plus tard, 28) pulsations identifiables dont la qualité et la signification sont décrites de façon pittoresque, ainsi la pulsation "fuyante", "flottante" et "nerveuse". Cette dernière, par exemple, indique une gêne dans la circulation du sang et une force étrangère dans le corps. Wang Shu-Ho définit les trois prises de pouls sur le poignet où chacune d'elles est indicatrice des conditions des organes. En position moyenne (prise sous le médius), une pulsation "nerveuse" indique des troubles dans le système digestif. Que l'apposition des doigts (l'index, le médius ou l'annulaire) sur l'artère radiale où elle atteint le poignet puisse être un signe indicateur de tous les organes, est restée pendant longtemps très peu crédible. La médecine moderne a rendu quelque valeur au diagnostic chinois par le pouls. Cependant, il est resté le plus difficile à déterminer.

L'usage de plantes médicinales s'est rapidement répandu au cours de la période post-hannique. Un répertoire datant de la dynastie de Han comprenait 365 plantes médicinales et, complété sous les T'ang, il en contenait déjà 850. De plus, la valeur thérapeutique de chaque plante fut connue avec plus d'exactitude.

Ce fut un progrès important, car les plantes étaient classées selon leurs principes thérapeutiques fondamentales et non selon les maladies à quoi elles servaient de remèdes. D'autre part, une plante pouvait se combiner à d'autres dans une ordonnance pour soigner différents maux. Grâce à une liaison plus étroits entre le remède et la maladie, la thérapeutique s'est sans doute améliorée.

Pendant la période post-hannique, les praticiens ont aussi prescrit un grand nombre de plantes médicinales. Ce ne fut pas nécessairement un avantage, car ils ne faisaient appel qu'à une sélection et un dosage plus délicats. Sous la dynastie de T'ang, on a souvent prescrit des remèdes différents pour une même maladie. Ceci était déjà fort distinct des méthodes du Shang-Han Lun qui, lui, limitait strictement l'usage de plantes médicinales. Et ces dernières avaient généralement une valeur thérapeutique assez particulière.

Un médecin de la dynastie de T'ang, Hiu Yin-tsong, commenta cette prolifération des remèdes: "Les médecins d'aujourd'hui ne savent plus reconnaître une pulsation ni diagnostiquer une maladie, mais ils préfèrent administrer un remède de plusieurs plantes selon le caprice du jour."

 

Les nombreuses nouvelles compositions d'un remède avaient parfois des origines étrangères. Beaucoup provenaient de l'Inde. Sous les T'ang, certaines notions du système médical indien de l'Ayurvéda apparurent dans des ouvrages médicaux chinois. L'érudit Sun Ssu-Miao qui mourut en 682 avait notamment décrit le système ayurvédique des quatre forces et de la pathologie conséquente: "Le corps de l'homme possède les forces de la terre, de l'eau, du feu et du vent. Si celle du feu est déséquilibrée, on a de la fièvre avec des bouffées de chaleur en remuant le corps. Si celle du vent est déséquilibrée, tout le corps se raidit et les pores de la peau se referment. Si la force de l'eau est déséquilibrée, on a des enflures sur le corps et la respiration devient brusque et profonde. Enfin si la force de la terre est déséquilibrée, les membres s'alourdissent et la voix s'éteint."

Bien que cela ressemble au concept chinois des cinq éléments, la théorie médicale indienne est complètement différente et, pour cette raison, elle ne fut pas du tout incorporée dans la médecine chinoise malgré l'influence du bouddhisme sur la pensée philosophique et religieuse sous les T'ang.

Après le demi-siècle de division (les Cinq Dynasties) qui a suivi les T'ang, la grande dynastie de Song (960-1279) s'employa à consolider son pouvoir. Cela s'en ressenti dans tous les domaines, y compris la médecine. La première grande étape fut la compilation, l'annotation et la publication de tous les grands ouvrages de médecine des siècles antérieurs. De 981 à 986, sur édit impérial, on compila un millier de volumes sur la médecine. De 973 à 1116, un traité sur les plantes médicinales fut révisé cinq fois. Afin d'encourager et élan, la cour décréta la fondation d'un service pour la rédaction de textes médicaux en 1057.

Il y eut aussi une uniformisation de la pratique de la médecine. En 1026, une statue en bronze situant tous les points de l'acupuncture fut dévoilée, ce qui mit fin, du moins officiellement aux diverses controverses sur les positions exactes des piqûres. En 1064, un autre ouvrage normalisa les ordonnances et fut distribué à travers tout l'empire en vue de réduire la confusion qui régnait quant à la composition d'un même remède. Ce point était devenu si grave que même les praticiens s'embrouillaient dans le choix des plantes à inclure dans un remède.

En 1040, la cour créa une "pharmacie" sous sa tutelle pour la délivrance de remèdes les plus courants. Ils étaient vendus au public sous formes de pastilles, de poudre ou d'onguent. La pharmacie se divisa en sept branches en 1102. Des règles strictes en précisaient le fonctionnement. Les médecines qui étaient de reste depuis un certain temps, étaient jetées et remplacées. Et un remède était normalement délivré gratuitement à ceux qui ne pouvaient se le procurer. Si une agence de la "pharmacie" ne pouvait fournir une médecine en cas d'urgence, le responsable en charge était puni de cent coups de bâton. À côté de l'uniformisation du contenu d'un remède et l'élévation de la qualité d'une médecine patentée, ce système a accru les revenus de l'État et a mis les médicaments à une meilleure disposition de l'ensemble de la population.

La diffusion de connaissances médicales s'est sensiblement améliorée sous les Song grâce à l'imprimerie, utilisée pour la première fois sous les T'ang. Elle a ainsi répandu les informations médicales privées et officielles. Pendant cette époque, on ne compte pas moins de six cents publications périodiques médicales et, malgré la prolifération des textes imprimés, la tendance était à la simplification et non plus à la complexité qui avait caractérisé jusque-là, la médecine et sa pratique.

Quant au diagnostic, le Classique du pouls de Wang Shu-Ho qui avait fait date fut réécrit et baptisé l' Essentiel du pouls. Cela épura grandement le sujet controversé de la prise du pouls et fut l'une des causes de sa remise en usage un peu partout en Chine. Le diagnostic gynécologique et pédiatrique et ses soins subséquents se sont aussi nettement améliorés sous les Song. Les praticiens des Song savaient diagnostiquer et soigner la variole, la varicelle et la rougeole, même si le traitement de la variole restait encore peu efficace.

La médecine légale fut instituée sous les Song. Dans ce domaine, le plus important ouvrage est celui de Song Tseu, écrit en 1247, qui définit par diverses informations pratiques les causes de la mort violente avec plusieurs antidotes pour les cas d'empoisonnement. En la matière, il fut le grand ouvrage de référence en Chine jusqu'au XIXième siècle.

Sous la dynastie mongole Yuan (1271-1368), des progrès considérables dans le diagnostic furent faits avec de nouvelles méthodes en même temps que se formaient plusieurs écoles de praticiens. Les neuf spécialités sous les Song étaient passées à treize sous les Yuan. L'addition importante fut sans doute l'ostéoplastie. Plutôt que d'immobiliser un os fracturé ou un cartilage endommagé, la méthode chinoise consistait en l'application d'attelles avec des joints permettant une certaine mobilité. La guérison était plus rapide puisque le mouvement autorisait une circulation sanguine dans la partie blessée. Divers soins externes (pansements) et internes (potions) en accéléraient la guérison. Cette spécialité médicale chinoise a toujours de nos jours droit de cité et est très efficace.

En plus, de l'école de médecine impériale, les Mongols Yuan avaient créé des écoles locales dans les différentes préfectures chinoises où l'entrée était sanctionnée par un examen organisé tous les trois ans. Ceux qui avaient réussi ces examens préfectoraux devenaient des fonctionnaires dans les différents services et agences de médecine de l'empire.

La pratique de la médecine sous les Yuan continua dans le même sillage en abandonnant la prescription embrouillée et en préférant une méthode plus simple et plus précise de diagnostic et de traitement. La sémiologie glossienne d'après l'ouvrage de Chang-Chi fut remise en usage. Ce diagnostic notait la coloration, la texture, la forme et l'enveloppe de la langue. Le praticien des Yuan, Ao Che-tseng a rédigé un traité illustré d'une douzaine de types de langues observés dans ses examens cliniques. Plus tard, au milieu du XIVième siècle, le praticien Tou Pen a élargi les premières notions d'Ao Che-tseng en ajoutant vingt-quatre autres sortes de diagnostics glossiens. Son édition comprenait une illustration en couleur pour chacune d'elles. Ces recherches de base ont nourri des générations de médecins chinois.

L'acupuncture acquit son droit de cité sous la dynastie Yuan. Le nombre des points de piqûres prescrits pour un traitement a beaucoup varié avant le Xième siècle (ou avant les Song). L'acupuncture était le parent pauvre de la pratique médicale, car elle traumatisait assez facilement le patient qui recevait des milliers d'aiguilles au cours de séances de soins. Les médecins sous les Yuan approfondirent l'acupuncture élaborée sous la dynastie de Song. Ils ont même composé des vers pour une meilleure mémorisation des points les plus communément utilisés. Grâce à cette mnémotechnie, les combinaisons pour un traitement particulier devenaient plus faciles et faisaient éviter aux médecins des erreurs de thérapeutique. Ce fut une grande école de praticiens qui se développa sous la dynastie Yuan et mérite d'être mentionnée.

Quatre "grands maîtres" des dynasties Kin et Yuan, Liu Wen-Shu, Li kao, Tchang Tsong-Tcheng et Tchou Tchen-Heng, ont chacun grandement contribué à la sémiologie. Ils ont aussi beaucoup ajouté aux connaissances médicales puisque chacun s'est fait l'avocat d'une théorie et d'une thérapeutique différente les unes des autres. Malgré cette divergence, tous se sont fondés quand même sur la théorie généralement acceptée avec une certaine efficacité clinique. Ainsi, Li Kao trouvait que la santé (dans le sens moderne du terme) dépendait d'un fonctionnement sain du système digestif et qu'une maladie provenait d'une faiblesse de ce système et de fonctions assimilatives associées. Tchang Tsong-Tcheng, en revanche, arguait que les influences du milieu ambiant (pris dans son sens moderne) étaient les principales causes de la maladie. Chacune de ces quatre écoles a traité ses patients selon ces principes et a prouvé son efficacité dans le traitement de nombreuses maladies. Par la suite, les médecins ont pratiqué selon une de ces quatre lignes et, dans maints cas, la compétition a stimulé à la fois la théorie et la pratique.

Comme l'empire mongol Yuan ne se limitait pas seulement à la Chine puisqu'il comprenait aussi une grande partie de l'Europe et de l'Asie, dont les régions islamisées d'Asie centrale et du Moyen-Orient. Les contacts dans l'empire ont abouti à la création par la cour mongole d'un Office médical musulman en 1270. Ses membres, des praticiens musulmans étaient au service de l'empereur (grand Khan) et des plus hauts fonctionnaires. En 1292, une "Pharmacie musulmane" fut établie à Pékin, avec une agence à Changtou, la résidence estivale du grand Khan, en 1322, pour la préparation des médicaments traditionnels des musulmans. Ils ont introduit de nouvelles plantes dans l'herbier chinois. En outre, une sélection d'ouvrages médicaux islamiques fut traduite en chinois tandis que des ouvrages médicaux chinois l'étaient dans les différentes langues de l'Islam. C'est certainement l'un des plus grands échanges de pensées médicales entre la Chine et l'extérieur avant les temps modernes.

L'art médical en Chine poursuivit sa grande avance sous la dynastie Ming (1368-1644) et jusqu'au XVIIIième siècle, sous la dynastie mandchoue Ts'ing (1644-1911). De grands progrès dans les maladies contagieuses, les épidémies et l'anatomie. Malheureusement la corruption des mœurs, et le déclin politique de la Chine à partir de la fin du XVIIIième siècle, ainsi que la concurrence culturelle et scientifique de l'Europe ne présageaient rien de bon pour la médecine chinoise traditionnelle.

Les différentes écoles de médecine chinoise de la dynastie Yuan se restaurèrent sous les Ts'ing, mais elles se disputèrent en ouvrant le débat sur le bien-fondé de leurs principes au détriment des autres. Recherchant prééminence et influence en faisant appel à la "renaissance de l'ancien", ces écoles ont publié un grand nombre de commentaires, annotations et interprétations sur les grands classiques chinois de la médecine tandis qu'elles considéraient hérétique toute pratique ou ouvrage qui s'écartait quelque peu des classiques. Malgré d'excellentes révisions soulevées par ce débat, il eut pour effet d'étouffer toute créativité et toute initiative.

Sous les Ming et le Ts'ing, il y eut de remarquables praticiens, et le plus notable semble être Li Shih-Chen, au XVIième siècle. Son père et son grand-père étaient aussi médecins, et Li Che-Tchen décida de poursuivre la même carrière après avoir échoué trois fois aux examens impériaux pour la fonction publique.

Il fut non seulement un médecin de bonne réputation et de grande compétence, mais il innova quelque peu. Il mit au ban les pratiques alchimiques et superstitieuses des taoistes qui croyaient sauver la vie de nombreux patients en administrant sans règle définie des préparations toxiques à base de mercure et d'autres "breuvages d'immortalité". Il se fit aussi le principal porte-parole contre l'école des Ming et des Ts'ing qui se voulait issue des grands classiques. En effet, il affirma que la plupart des classiques de médecine étaient mal rédigés et surtout manquaient d'objectivité.

La grande contribution de Li Shi-Chen fut bien entendu la grande révision de l'herbier chinois. Il passa la plus grande partie de sa vie à voyager à travers le pays en soignant les malades. Au cours de son périple, il put consulter plus de 800 textes sur les plantes médicinales et se rendre auprès d'autres praticiens pour discuter de problèmes cliniques. Il nota également les lieux ordinaires de croissance des plantes.

Les efforts de toute une vie furent couronnés par un ouvrage complet de 52 volumes faisant la liste des 1892 remèdes d'origine végétale ou animale. Trois volumes complets présentent des dessins de plantes, colorés par l'auteur lui-même. L'ouvrage surpasse tous les traités sur les plantes médicinales écrits auparavant, compte tenu de son volume, sa classification et son exactitude. Et depuis la mort de Li Shih-Chen, cet ouvrage reste le fondement de toutes les études de la phytothérapie chinoise.

Les contacts de la Chine avec l'Europe furent de plus en plus suivis sous les dynasties Ming et Ts'ing. Les missionnaires catholiques qui vécurent en Chine apportèrent des connaissances médicales importantes aux praticiens de la cour. Mais la limitation de ces connaissances et méthodes européennes de la médecine à la cour ne proposa pas grand chose à la pratique traditionnelle chinoise de la médecine qui se poursuivit jusqu'au XIXième siècle.

Dans le courant de ce siècle, la faiblesse des structure sociales traditionnelles chinoises et le déclin latent des institutions ne purent guère avoir raison de la concurrence européenne, et la médecine chinoise, comme tant d'autres aspects de la culture traditionnelle chinoise, s'effondra avec la chute de tout le système. Et dès la fin du XIXième siècle, plusieurs mouvements se créèrent pour le remplacement de la médecine traditionnelle par des méthodes "plus avancées".

Au cours de la seconde moitié du XXième siècle, eut lieu un réexamen des principes médicaux chinois, et des pratiques de l'Orient et de l'Occident lui ont redécouvert une perspicacité et des valeurs thérapeutiques potentielles. Leurs nouvelles applications, associées aux pratiques scientifiques modernes, peuvent très bien s'intégrer en un même corps de la médecine chinoise pour un meilleur développement universel de l'art de guérir.

 

[NDLR: Les dynasties chinoises tirent en général leur nom du "fief" chinois de leur fondateur, à l'exemple des dynasties européennes. Aussi l'emploi de ces noms de terre (Tcheou, Ts'in, Han, Tsin, T'sang, Song) est-il normalement assimilé dans ce texte à leurs homologues européens (Valois, Orléans, Bourbon, Habsbourg, Lorraine, Hanovre, Saxe-Cobourg). Toutefois les dynasties allogènes assises sur le trône de Chine, n'ayant pas de "fief" chinois, se sont alors qualifiées (Liao, Kin, Yuan, T'sing) et la dynastie nationale Ming a aussi suivi ce nouvel usage en prenant ce "qualificatif" plutôt que le nom du "fief" de son fondateur (Wou ). L'emploi de ces "qualificatifs" dynastiques est aussi respectés dans le texte.]