On l'a gardé en retenue
dans une classe sans fenêtre.
Mais il s'est vite échappé
par des carreaux invisibles
et des petites portes
qu'il a déverrouillées
avec son imagination,
et il est passé à travers les murs:
Fillettes vivantes, pigeons,
marionnettes, cerfs-volants, oiseaux,
un authentique quêteux
avec son sac de menteries,
animaux sauvages déguisés en chasseurs.
Il a rejoint tout le monde, même sa mère.
Il a bu du lait froid
fumé des cigares de la Havane,
a fait le clown dans une gare
avec des comédiens qui attendaient le train...
Il les a bien eus, ceux qui croyaient l'avoir.
Quand on l'a renvoyé chez-lui,
il faisait presque noir dehors
(ce qui a mis ses gardiens mal à l'aise).
Pour les rassurer, il leur a dit:
"Merci pour ce bon moment!"
(ce qui a envenimé leur malaise).
Il est parti atteler son chien qui pleurait d'ennui
dans la petite étable en face du collège.
Et tout s'est arrangé.
Vous savez, le rêve, c'est fait pour çà,
comme la musique: c'est fait pour s'envoler
comme un traîneau sur la neige...


Félix Leclerc





On ne va pas très loin de soi
On fait des pas plus loin. On marche.
Plus lentement
Puis on s'asseoit.
Même en faisant le tour du monde
En s'attardant parfois...
Une seconde, on s'aperçoit
Qu'on a changé de pas...
De chanson, de souliers...
De façon, d'habit et de taille...
De façon de poser le pied
Mais de chemin point. Ni de route.
Combien faut-il de pas, de jours,
Pour douter de tout... puis du doute...
On ne doute pas de la Mort
Mais de la neige et de l'été
Qui se sont crus des mots d'amour.
On ne va pas très loin. On court...


Gilles Vigneault





Chaque caillou rêve de lui-même, Chaque feuille a un projet.
Le soleil a le désir
de voyager sur un rayon.
Vaincu je ne peux offrir
mon coeur à la paix sainte
parce que je rêve de chaînes
et je rêve de liberté.

J'ai dit cela au prisonnier
qui a tué celui que je hais.
J'ai dit cela au mineur qui
a extrait mon assiette d'or.
Ainsi je vis en enfer
car je rêve que l'enfer est
la distance que j'ose mettre
entre ma main et la sienne.

J'ai rêvé de mon corps cette nuit,
J'ai rêvé de l'univers,
J'ai rêvé un millier d'années
afin de répéter
les sept jours des merveilles
quand, tiré de la brume
j'étais vêtu de nudité
et souffrais d'exister.

J'ai rêvé qu'on me donnait une chanson
comme seule preuve
que ma vraie demeure avec toi
n'a ni poutres ni chevrons,
ni fenêtres pour voir au-dehors,
ni miroirs pour voir au-dedans,
ni chansons pour en sortir,
ni mort pour commencer.

O mon enfant voici ton rêve humain,
voici ton sommeil humain
et ne désire pas tant grimper
loin de ce qui est sain et profond.
J'aime le rêve que tu as commencé
sous l'arbre toujours vert.
J'aime le caillou et le soleil
et tout ce qui se trouve entre eux.

Et pour cette conversation
dans la première lumière de l'aube,
J'offre ces jours mesquins
qui s'effilochent sous tes yeux.
Et je ne sais combien de jours
passeront avant ma délivrance
et ce qui restera de cette chanson
que tu as mise sur la langue de ta créature.


Leonard Cohen




On ne sait pas toujours à quel point les enfants
Gardent de leurs blessures le souvenir longtemps
Ni comme on a raison d'aider à s'épanouir
Cette fleur dans leur âme qui commence à s'ouvrir

Moi qui rêvais d'amour de musique et d'espoir
Je m'endormais cerné de frayeurs dans le noir
Certain que tous les rêves étaient sans lendemain
Je m'éveillais toujours le vide entre les mains

Chacun vivait pour lui dans sa tête en silence
Et je chantais mon âme en pleine indifférence
Encombré de mes joies troublé de mes envies
Faisant semblant de rien pour que l'on m'aime aussi

L'été on m'envoyait sur le bord de la mer
Ou au fond du Jura profiter du grand air
Écrire à mes parents que je m'amusais bien
Et m'endormir tout seul blotti dans mon chagrin

J'essayais de grandir, de m'envoler peut-être
Pour cueillir des étoiles à ceux qui m'ont vu naître
J'ai longtemps attendu ce geste ou ce regard
Qui n'est jamais venu, ou qui viendra trop tard

Puis mon frère est parti pour un lycée banal
En pension pour trois ans parce qu'on s'entendait mal
J'avais cherché sans cesse à croiser son chemin
Sans jamais parvenir à rencontrer sa main

Tous mes élans d'amour brisés dans la coquille
J'essayais de renaître en regardant les filles
Aimer c'était malsain pervers ou malséant
Pourtant c'était si doux si tendre et si troublant

Aujourd'hui j'ai grandi mais le silence est là
Menaçant, qui revient, qui tourne autour de moi
Je sais que mon destin, c'est d'être heureux ailleurs
Et c'est vers l'avenir, que j'ai ouvert mon coeur

Mais j'ai toujours gardé de ces années perdues
Le sentiment profond de n'avoir pas vécu
L'impression de sentir mon coeur battre à l'envers
Et la peur brusquement d'aimer à découvert

On ne sait pas toujours à quel point les enfants
Gardent de leurs blessures un souvenir cuisant
Ni le temps qu'il faudra pour apprendre à guérir
Alors qu'il suffisait peut-être d'un sourire

Moi qui rêvais d'amour de musique et d'espoir
J'ai attendu en vain ce geste ou ce regard
Mais quand un enfant pleure ou qu'il a du chagrin
Je crois savoir un peu ce dont il a besoin.

Yves Duteil






C'est un petit coin de vie
Pour cacher tout le présent
Où les poses et la rêverie
Me sont remises en contenants.

C'est un petit coin de vie
Où l'on invente des mystères
Qui viennent mêler mon esprit
Me rendant incapable de faire.

C'est un petit coin de vie
Où tout est calme trop souvent
Écoutez-moi quand je vous dis
Laissez-moi vivre un instant.

Je veux un petit coin de vie
Où l'on ne me fait pas la guerre
Où dans mes jardins fleuris
Pousse la paix même en hiver.

France Laplante-Théberge






Ami cherche un autre ami perdu
Dans l'immensité des nus
Visages et corps inconnus
Rêveur cherche à retrouver son ciel
Du fond de la nuit appelle
Son étoile maternelle
Car il y a vingt ans un orage
M'a fait tomber de mon nuage
Et m'a laissé seul dans ce monde abandonné
Au matin d'un lointain voyage
Je suis tombé de mon nuage
Je n'ai jamais senti la terre sous mes pieds
Reviens, étoile aux plaines d'argent
Reviens chercher ton enfant
Avant qu'il ne soit géant
Avant qu'il ne se brûle à un feu
Qu'il ne se blesse à un jeu
Avant qu'il ne soit trop vieux
Car il y a vingt ans un orage
M'a fait tomber de mon nuage
Et m'a laissé seul dans ce monde abandonné
Au matin d'un lointain voyage
Je suis tombé de mon nuage
Je n'ai jamais senti la terre sous mes pieds
Il y a vingt ans un orage
M'a fait tomber de mon nuage
Et m'a laissé seul dans ce monde abandonné
Au matin d'un lointain voyage
Je suis tombé de mon nuage
Francis Cabrel