La pluralité déconcertante des langues a amené le linguiste à se munir d'outils spécifiques, de sorte qu'il ne puisse jamais perdre le nord dans cette expédition à laquelle se voue le spécialiste de la langue. Car ne faut-il pas bien connaître son objet d'étude avant d'entreprendre toute autre chose? Une typologie des langues s'impose, laquelle permet en fait de mieux comprendre le fonctionnement de celles-ci. Nous présenterons donc, dans les lignes qui suivent, une brève description des cinq grands types de langues, suivant la typologie la plus communément utilisée (car elle demeure, certes, toujours amplement discutée - preuve que la linguistique est une science bien vivante) : isolant, agglutinant, flexionnel, polysynthétique, et finalement analytique. Nous définirons également les cinq grands types d'écriture attestés à ce jour, car l'étude des supports formels du langage illumine abondamment le chercheur; et elle permet un autre type de classement. Pictogrammes, hiéroglyphes, idéogrammes, syllabaires et alphabets nous occuperont dans la seconde partie de cet article.
Tout d'abord, dans notre typologie, détaillons les langues dites isolantes. Elles sont celles qui montrent une certaine relation d'un-pour-un entre la forme et le sens. C'est donc dire que chaque « mot » (pour autant que ceci ait un sens) constitue, à lui seul, une seule unité minimale de sens. Autrement dit, toute (ou presque) unité doté d'un sens, dans une langue isolante, est indécomposable en unités significatives plus petites. Par conséquent, ces langues montrent une morphologie très peu développée, en dehors des procédés de dérivation.
On cite souvent le chinois mandarin à titre d'exemple d'une langue isolante le plus parfait que l'on connaisse (car nous n'attestons pas véritablement l'existence de langues pleinement isolantes), et c'est pourquoi les « mots » chinois ne sont pas des unités complexes (décomposables) sur le plan formel, et qu'ils n'acceptent aucune flexion (voir les langues dites flexionnelles, plus bas). Par ceci, la valeur grammaticale ou syntaxique des unités de la langue isolante est souvent fonction de leur emplacement dans la phrase, ou de certains faits prosodiques dans la chaîne parlée.
Il est saillant de présenter également l'anglais lorsque il est question de langues isolantes. Certes, l'anglais n'a pas exploité ce phénomène aussi pleinement qu'en chinois mandarin, mais sa pauvreté morphologique (verbale ou nominale) en fait un excellent candidat au titre de langue isolante : le prétérit marqué par la consonne dentale typiquement germanique (marqué à l'écrit par -ed), la marque du pluriel, ainsi que la désinence verbale de la troisième personne du singulier du présent (cf. I see et he sees) sont à peu près les seuls survivants d'une morphologie largement plus développée qu'on atteste dans les états anciens de cette langue.
S'opposent aux langues isolantes les langues dites agglutinantes. Chaque « mot » de ces langues est, le plus souvent, un composé de plusieurs monèmes, à une point tel qu'une phrase entière en français peut en être l'équivalent complet. Des affixes (suffixes, préfixes, infixes) juxtaposés (ou insérés, pour le cas des fameux infixes) à des radicaux exprimeront les rapports syntaxiques entre les éléments de la phrase.
Le turc exemplifie ceci d'une belle et simple façon. Soit le mot turque ev « maison ». Evler signifie « les maisons », evlerim « mes maisons », evlerimde « dans mes maisons. », et ainsi de suite. Citons ensuite, pour notre curiosité, une langue agglutinante artificielle : la langue de la race Klingon de la série Star Trek, inventée par Mark Okrand, est de ce type!
La dérivation en tant que procédé morphologique (par exemple, français dire > redire, lent > lentement, grand > grandir) est un début d'agglutination, mais, n'exprimant généralement pas de rapports syntaxiques, ces affixes demeurent des phénomènes marginaux dans notre établissement d'une typologie des langues.
S'opposent également aux langues isolantes celles classées dans notre typologie en tant que langues flexionnelles. Mais, contrairement aux langues agglutinantes, il n'est pas question ici du nombre tel quel de monèmes composants d'un mot, mais plutôt de l'utilisation extensive de certains de ces monèmes adjoints à un radical, la langue dévoilant par le fait même une morphologie beaucoup plus complexe que dans le cas de la langue isolante.
La flexion est donc un procédé morphologique qui consiste à ajouter à un radical d'autres éléments signifiants, lesquelles nous appelons très souvent désinences, propres à exprimer des éléments de sens dits grammaticaux, tel que le cas ou le genre pour le nom, et la personne, le temps, le mode, l'aspect ou la voix pour le verbe, le nombre s'appliquant aux deux. Nous parlons de conjugaisons lorsqu'il s'agit de flexions verbales, et de déclinaisons lorsqu'il s'agit de flexions nominales (ou pronominales).
Le radical n'existe généralement pas sans son affixe flexionnel, mais il peut exister une désinence zéro que l'on ne doit pas négliger. C'est donc dire que l'absence de flexions s'avère quelquefois tout aussi distinctive que sa présence (par exemple, certains mots de la troisième déclinaison latine, comme consul au nominatif qui se décline consul-em, consul-is, consul-o, etc.). On nomme flexion interne la modification du vocalisme d'un mot plutôt que l'ajout d'une désinence (cf. anglais I sing « je chante », I sang « j'ai chantai »).
Notons que les flexions doivent absolument appartenir à un paradigme pour mériter cette dénomination. Le mot fléchi se trouve ipso facto identifiable par ce-dit paradigme. S'il n'y avait qu'une seule désinence, dans une langue donnée, exprimant la fonction sujet pour tous les substantifs, il ne s'agirait pas d'une flexion, et on aurait sans doute plus affaire à une simple langue agglutinante qu'une langue flexionnelle réelle. Soit la langue grecque classique. Le nominatif singulier du substantif signifiant « homme » est anqwroV; son accusatif du même genre, c'est-à-dire masculin, est anqwron, son génitif anqwrou, et ainsi de suite. Ces désinences (-oV, -on, -ou) font que le substantif appartient à un certain groupe formel qu'on nomme la seconde déclinaison, parce qu'elles s'opposent, entre autres, aux désinences de la première déclinaison : le nominatif singulier dik-h « procès » devient dik-hn à l'accusatif, dik-hV au génitif, etc.
Les langues dites polysynthétiques s'opposent rigoureusement aux langues agglutinantes parce qu'elles présentent un syncrétisme poussé dans leurs éléments signifiants minimaux : une seule forme, indécomposable, vaut pour plusieurs éléments sémantiques (ou, si certains le préfèrent, grammaticaux) identifiables. Les langues flexionnelles comme le latin ou le grec classique sont hautement polysynthétiques. L'allemand fournit un exemple quant aux langues contemporaines. Dans Der Mann ist mein Lehrer « l'homme est mon professeur », l'article der indique à la fois le défini (s'opposant à l'article indéfini), le singulier, le masculin, et le nominatif.
Les amalgames, comme le français au pour à + le, ne font pas nécessairement une langue polysynthétique, dans la mesure où ils demeurent marginaux dans des langues comme le français.
Il est bien important de ne pas confondre polysynthèse avec polysémie. Dans le premier cas, la pluralité des sens affectés aux monèmes se réalise in extenso dans un contexte donné : l'article der de l'exemple ci-dessus ne porte pas la valeur du masculin dans un cas, du nominatif dans un autre, etc. Il assume tout ceci simultanément. La polysémie est toute autre. Un monème polysémique porte plusieurs sens, d'accord, mais un seul de ceux-ci est actualisé dans chaque contexte possible. Soit le mot français cours. Décontextualisé, ce mot peut prendre plusieurs valeurs sémantiques, comme par exemple « écoulement continuel de l'eau » , et « enseignement suivi ». Mais entre La rivière suit son cours et Le jeune homme suit son cours, le sens couvert par le mot cours est différent - et unique - dans chaque contexte.
Finalement, on classe certaines langues dans la catégorie des langues dites analytiques. Cet ensemble se distingue d'une part des langues agglutinantes par le fait que les relations syntaxiques entre les éléments d'une phrase sont exprimées par des monèmes distincts, et, d'autre part, des langues hautement polysynthétiques, car les valeurs grammaticales (nombre, genre, etc.) ne sont pas nécessairement toujours exprimées par des flexions (éléments à haut potentiel polysynthétique), de nombreuses langues ayant recourt, pour ce faire, à une pléthore de particules clitiques. Il n'y a donc pas, ou pour mieux rendre la chose, il y a donc moins, d'affixes juxtaposés à des radicaux dans les langues analytiques. Ceci réduit d'ailleurs de manière sensible la longueur des mots (exception faite des composés, c.f. l'allemand Sehnenscheidenentzündung « tendinite »), mais en augmente le nombre dans la phrase. La langue analytique par excellence est la langue isolante.
Le français est une langue analytique. L'émergence des temps composés (j'ai pris, j'aurais pris, j'aurai pris, je vais prendre) en est une excellente preuve, tout comme la kyrielle de locutions conjonctives (parce que, après que, dès le moment où, pendant que, en même temps que), et la profusion de prépositions depuis la chute des déclinaisons latines. Quoique la langue demeure flexionnelle à certains égards (par exemple, les conjugaisons verbales), une phrase telle que C'est pourquoi il avait parlé à un ami, après que Pierre eut mangé montre dans ses éléments consituants une analyse beaucoup plus complète que son équivalent latin, où la (poly)synthèse est très forte : Itaque amico dicerat, Petro edente.
À cette typologie structural des langues du monde, brève et simpliste du fait que ces catégories ne sont pas tranchées, chaque langue appartenant plus ou moins à plusieurs de ces groupes (il faudrait donc envisager ces distinctions en tant que continuum plutôt que des compartiments bien définis et distincts), succède l'exposition des cinq grands types d'écriture connue à ce jour.
Lorsqu'on représente un concept par des scènes figurées ou par des symboles complexes, on parle d'écriture pictographique. Aucun effort d'analyse des segments d'une langue n'est en cause. Ces « dessins » figuratifs relatent une histoire, ou peuvent avoir servit d'aides-mémoire pour déclencher une récitation. On témoigne de ces procédés avec les pictogrammes des Bochimans d'Afrique.
Les pictogrammes associés à l'art rupestre portent souvent cette connotation de profonde ancienneté. Notons cependant que quelque trente-trois mille années auparavant, on trouve les tracés mythographiques abstraits des Aurignaciens, qu'il ne faut toutefois pas confondre avec les pictogrammes. Et il y a aujourd'hui : les panneaux de signalisation routière ne sont pas moins pictographiques que les pictogrammes des Inuits.
L'idéogramme pousse l'analyse linguistique légèrement plus loin. Il ne renvoie pas à des situations données, mais plutôt à des unités minimales de sens, ou monèmes. C'est ainsi que le système d'écriture idéographique chinois garde sa popularité aujourd'hui par son nombre effrayant d'idéogrammes, une conséquence cohérente avec le choix de représenter chaque idée par un symbole. On distingue l'idéogramme simple, évoquant un objet, de l'idéogramme complexe, reproduisant un concept (par exemple, chinois « aimer » = « femme » + « enfant »).
Le syllabaire, pour sa part, décompose le monème en groupes non signifiants de segments : il reproduit une syllabe (généralement un groupement consonne-voyelle), ou simplement une consonne (l'écriture phénicien est de ce type). C'est une étape de plus vers l'alphabet, depuis l'idéogramme. Aussi il réduit de façon appréciable le nombre de symboles à la disposition des usagers, mais selon le système phonologique des langues, ces symboles peuvent toujours abonder. Un système d'écriture japonais comme l'hiragana est un syllabaire.
L'écriture hiéroglyphique propose un compromis entre l'idéogramme et le syllabaire. Il va de soi que la popularité des hiéroglyphes égyptiens, par leur unicité, ne se dément pas. Mais on est peu souvent explicite sur son fonctionnement.
Le hiéroglyphe se présente comme une sorte de système triple. On rend d'une part les objets par des idéogrammes, ces figures représentant des unités minimales de sens, ou monèmes. Mais les symboles peuvent également renvoyer à une ou plusieurs consonnes. Nous avons donc un système syllabaire similaire à celui des phéniciens, typique des écritures sémitiques omettant la marque des voyelles, celles-ci étant inférées par le contexte. Enfin, le hiéroglyphe sert à marquer ou déterminer l'interprétation correcte d'un texte, et dans ce cas il ne garde aucune valeur phonétique, il n'est que pure information métalinguistique.
Il serait curieux d'examiner la possibilité d'établir un parallèle entre ce dernier usage du symbole hiéroglyphique et les nombreuses lettres muettes et/ou étymologiques de l'orthographe moderne de la langue française : le s marque du pluriel, outre les cas de liaisons (les enfants), n'est-il pas tout autant une pure marque d'information, sans valeur phonétique?
Depuis le syllabaire, reste le dernier pas à franchir vers l'apparition de l'écriture alphabétique (qui porte son nom d'après les deux premières lettres de l'alphabet grec, alpha et bêta) : l'analyse de la langue en unités de seconde articulation. C'est, idéalement, la correspondance biunivoque entre le son (ou plutôt, le phonème) et la lettre. L'alphabet latin est probablement l'exemple le plus répandu d'écriture de ce type dans les langues occidentales modernes.
Notons au passage que la relation biunivoque entre le son et la lettre est un idéal bien peu respecté dans les langues comme le français et l'anglais. Certaines théories sur les processus de lecture avancent même qu'il s'agit d'idéogrammes, tant la graphie tend à ne pas s'identifier à la prononciation. Certes, pouvons-nous vraiment parler d'alphabets dans ces cas très particuliers? Saussure ne manquait pas de qualifier de monstruosités orthographiques des mots comme oiseau. Ce dernier prouve qu'il n'est pas acquis qu'une écriture de type alphabétique soit utilisée comme telle.
Nous avons donc tenté, dans cet article, de décrire les cinq grands types de langues. Rappelons que les langues isolantes (comme le chinois mandarin) montrent une relation d'un-pour-un entre le sens et la forme, et que la morphologie y est très peu développée, ceci étant dû à cette absence d'éléments décomposables en unités signifiantes plus petites. Les langues dites agglutinantes (comme le turc) gardent le rapport entre le sens et la forme de la langue isolante, mais les éléments constituant la phrases sont des composés complexes de racines et d'affixes. Les langues flexionnelles (comme le grec classique) développement leur morphologie et usent de suffixes généralement polysynthétiques qu'on nomme désinences. Les langues polysynthétiques comme le latin, et à un certain niveau, l'allemand moderne, combinent plusieurs éléments de sens en une seule forme indécomposable, à distinguer des polysèmes. Enfin, les langues analytiques, comme le français, montrent le contraire des langues agglutinantes, en marquant les relations syntaxiques par des monèmes distincts qui ont leur place déterminées dans la phrase.
À ceci s'ajoutaient les cinq grands types d'écriture. Les pictogrammes (par exemple, ceux des Inuit), dessins figuratifs représentant des concepts; les idéogrammes, où chaque symbole reproduit un monème; le syllabaire, où le symbole renvoie à une groupe de segments non significatifs comme la syllabe; les hiéroglyphes, sorte de compromis entre l'écriture idéographique et le syllabaire; et enfin, l'écriture alphabétique, où la correspondance entre le segment phonologique et la lettre ou symbole est, en théorie du moins, parfaite.
Voilà donc quelques outils qui aideront toujours le linguiste à mieux appareiller pour le grand - et continu - voyage qu'est l'étude de la langue. Ces classifications, même si elles sont contestées ou non, sont essentielles. Toute étude scientifique doit bien identifier son objet, et des critères objectifs de catégorisations doivent assurer une bonne communication parmi les nombreux chercheurs dans le domaine. Chacun bénéficie alors dès le départ du même outillage; et tout le reste du travail, à peine commencée, se dessine à l'horizon.