De la reconnaissance de la variété brésilienne du portugais dans le cadre du Mercosur.

 

 

 

Samantha CHAREILLE

Bureau de la formation continue et de la pédagogie,

Alliance colombo–française de Bogota

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Résumé :       La langue nationale, concept assez récent en Amérique latine, est définie comme celle reconnue comme expression d’une ethnie faisant partie de la nation. On entend par « langue nationale » non seulement l’officialisation et la standardisation d’une variété écrite mais aussi sa diffusion à tous les citoyens sur l’ensemble du territoire national et dans tous les domaines de la vie publique. L’introduction, vers 1950, de la notion de contact dans le domaine de la linguistique a ouvert le champ à de nombreuses études sur les bilinguismes et sur l’influence qu’une langue peut avoir sur une autre, avant tout par les emprunts que celle-ci lui fait. De fait, comme l’explique Jeff Siegel (1985, p. 364), sous l’expression « langue portugaise » est regroupé un certain nombre de variétés héritées d’une koiné d’immigration résultat du contact des variétés régionales mais également du contact des langues des premières nations. Or, toutes ses variétés ne jouissent pas du même statut et c’est justement sur cet aspect que nous allons nous centrer afin de tenter de répondre à la question suivante : quelle variété du portugais doit-on enseigner dans le cadre de l’accord mercosurien de réciprocité linguistique ?

 

Mots-clefs : Mercosur ; Brésil ; Portugal ; portugais ; norme ; langue ; variété.

 

 

Título:           Do reconhecimento da variedade brasileira do português no âmbito do Mercosul.

 

Resumo:        A lingua nacional, um conceito bastante recente na América Latina, é  definida como aquela que é reconhecida como a expressão duma etnia que faz parte da nação. Entende-se como “lingua nacional” não somente a oficialização e a normalização duma variedade escrita mas também a sua divulgação para todos os cidadãos no conjunto do território nacional e em todos os domínios da vida pública. A introdução, em 1950, da noção de contacto no domínio da linguística abriu o campo para numerosos estudos sobre os bilinguismos e sobre a influência que uma lingua pode ter sobre uma outra, sobretudo pelos empréstimos que esta lhe faz. De facto, como explica o Jeff Siegel (1985, p. 134), sob a expressão “lingua portuguesa”, é agrupado um certo número de variedades herdadas duma koinè de imigração, resultado do contacto de variedades regionales mas igualmente do contacto das linguas das primeiras nações. Portanto, todas as variedades não gozam do mesmo estatuto e é precisamente sobre este aspecto que vamos centrar-nos a fim de responder à pergunta seguinte: qual variedade do português deve-se ensinar no âmbito do acordo mercosurien de reciprocidade linguística?

 

Palavras chaves: Mercosul; Brasil; Portugal; português; norma; língua; variedade.


Le monde est en train de devenir un marché géant. Une nouvelle phase d’expansion de l’économie mondiale se met en place : l’espace de la conception, de la production et de la commercialisation des produits et services des grandes entreprises s’étend à l’espace d’un marché conçu en termes planétaires. A la base de ce nouveau modèle d’organisation, ce sont des réseaux mondiaux d’information qui transforment les firmes en entreprises-réseaux, ou intégrées.

 

Au niveau linguistique, la mondialisation des affaires crée un besoin de locuteurs multilingues pouvant se charger de la distribution sur les marchés locaux. C’est ce qui porte Pierre Bourdieu (1982) et Albert Breton (1998), entre autres, à considérer la langue comme un bien et comme un élément du capital humain. C’est également ce qui contribue à modifier les choix des apprenants en matière de langue cible concentrant les investissements vers l’apprentissage des langues ayant la plus grande « valeur économique ».

 

On retrouve ici la notion de marché de biens symboliques de Pierre Bourdieu, marché sur lequel chaque langue se voit attribuer une valeur relative. Or, rappelons que le marché en question n’attribue pas la même valeur aux langues standard, par exemple, qu’aux langues vernaculaires et la valeur d’une langue change quand on passe d’un marché à l’autre (Samantha Chareille, 2002).

 

La standardisation ne peut pourtant triompher absolument car ce serait l’arrêt de mort des langues et des cultures. D’où une double contradiction, permanente et vitale, au sein des industries culturelles et linguistiques, l’une qui joue au niveau économique, l’autre qui joue au niveau proprement linguistico-culturel. Les années quatre-vingts, qui ont vu fleurir les doctrines de la globalisation financière et de la standardisation culturelle, ont également coïncidé avec un mouvement de pensée qui met l’accent sur les tensions et les déphasages entre les forces centripètes de la « République économique universelle » et la pluralité des cultures. Des anthropologues – dont beaucoup sont originaires des pays du Tiers Monde – ont entrepris la critique des discours consacrés sur le rapport entre les flux culturels transfrontières et les cultures singulières. Pour eux, l’intensification de la circulation des flux culturels, l’existence bien réelle d’une tendance à la mondialisation de la culture ne conduisent pas à l’homogénéisation du globe, mais vers un monde de plus en plus métissé. C’est pour cette raison que si l’un des enjeux majeurs de la mondialisation est de réussir à la mise en place d’une prise de conscience de la dimension mondiale comme lieu de la citoyenneté ; l’enjeu principal de l’aménagement linguistique est d’accompagner et d’aider ce processus en contribuant à donner le droit et la possibilité aux populations de parler comme elles parlent, et de se faire entendre.

 

Le Mercosur – du fait de sa structure et de son fonctionnement, mais également parce que là n’est pas son objectif – ne constitue pas le moteur central de son aménagement linguistique mais plutôt la délimitation d’un espace en mouvement où il opère comme révélateur et accélérateur voire instrument de conscientisation pour une réflexion et des initiatives intéressant la politique des langues. La problématique dans laquelle s’inscrit la diversité mercosurienne et, de fait, l’aménagement linguistique régional, est donc double. D’un côté, elle touche la pluralité linguistique, de l’autre, elle touche le besoin de reconnaissance sociopolitique de la notion de diversité sans laquelle rien n’est possible et impliquant un changement idéologique au sein du modèle stato-national et une réconciliation entre ses bases rationnelles (modifiées par la création du Mercosur) et les idéologies communautaires et identitaires.

 

Partant de ces quelques remarques et parce que nous avons eu l’occasion de mener plusieurs recherches sur le sujet, nous avons choisi de nous pencher sur l’aménagement linguistique du Marché commun du Sud[1] (Mercosur) et, en particulier, sur la question des variétés linguistiques devant être enseignées dans le cadre de l’accord mercosurien de réciprocité linguistique.

 

 

1. Statut de la langue portugaise en Amérique latine.

 

La langue nationale, concept assez récent en Amérique latine, est définie comme celle reconnue comme expression d’une ethnie faisant partie de la nation. On entend par « langue nationale » non seulement l’officialisation et la standardisation d’une variété écrite mais aussi sa diffusion à tous les citoyens sur l’ensemble du territoire national et dans tous les domaines de la vie publique.

 

L’introduction, vers 1950, de la notion de contact dans le domaine de la linguistique a ouvert le champ à de nombreuses études sur les bilinguismes et sur l’influence qu’une langue peut avoir sur une autre, avant tout par les emprunts que celle-ci lui fait.

 

Sans entrer dans les détails, lorsque l’on évoque le thème des contacts linguistiques dans la zone géographique qui nous intéresse (le Mercosur), il convient de rappeler que ces derniers peuvent prendre différentes formes : contact d’une langue officielle et d’une langue indigène, contact de deux langues officielles, contact de deux langues indigènes, voire de deux langues officielles et d’une langue vernaculaire comme c’est le cas de la province argentine de Misiones avec l’espagnol, le portugais et le guarani (cf. Samantha Chareille, 2001, chapitre II).

 

De fait, comme l’explique Jeff Siegel (1985, p. 364), sous l’expression « langue portugaise » est regroupé un certain nombre de variétés héritées d’une koinè d’immigration résultat du contact des variétés régionales mais également du contact des langues des premières nations. Or, toutes ses variétés ne jouissent pas du même statut et c’est justement sur cet aspect que nous allons nous centrer.

 

 

1.1. Implantation du portugais en Amérique latine.

 

Rappelons que le portugais est né du latin dont les altérations phonétiques ont donné le galaïco-portugais. Cette langue s’est elle-même divisée en deux du fait des influences germaniques et arabes. Une branche est devenue le castillan. Le galaïco-portugais était une langue de cour et de poésie pour cela offerte à la double influence française : la langue d’Oc et la langue d’Oïl. A la fin du XIIIe siècle, le sixième roi du Portugal (1270-1290), proclame le portugais langue nationale et crée la première université, ce qui contribue d’une façon décisive au développement et à la fixation de la langue.

 

Au XVe siècle commencent les voyages de découverte des Portugais dans l’Atlantique. Dans presque tous les endroits où les Portugais arrivent, ils établissent des entrepôts et initient des relations commerciales avec les peuples qui y habitent. Ainsi le portugais est la première langue européenne à se répandre par le monde : la langue des premiers pas diplomatiques dans l’outre-mer et la langue du commerce intercontinental. Au XVIe siècle, grâce à son réseau de ports-comptoirs, le Portugal détient l’ensemble du commerce dans l’océan Indien, le Golfe persique et celui du Bengale, les mers de Chine et du Japon. En 1500, Pedro Alvares Cabral découvre le Brésil. L’exploitation du pays commence réellement dès cette époque grâce au bois tinctorial, pau brasil, ayant donné son nom au Brésil et à la canne à sucre. Les populations indigènes étant peu nombreuses et inaptes aux travaux agricoles qui leur sont demandés, les Portugais adoptent, comme alternative à l’usage des Indiens, l’importation d’esclaves noirs d’Afrique qui donne lieu à un métissage aussi bien Noirs/Indiens que Blancs/Noirs. Grâce au Traité de Tordesillas, les bandeiras de São Paulo explorent les terres brésiliennes à la recherche de ressources minières. L’entreprise se révélant fructueuse, elle donne lieu à de nombreux apports de populations blanches et noires dans le reste du pays. Il est remarquable de constater que malgré ce creuset de races, une nation brésilienne se constitue avec ses propres langues et cultures, influencées bien sûr par l’apport africain. Contrepoids de cette implantation, les peuplades indigènes, telles que les Indiens d’Amazonie, sont en voie d’extinction aussi bien sur le plan démographique que culturel, linguistique et industriel (0,14% de la population globale).

 

De nos jours, le portugais du Portugal connaît une importante influence brésilienne qui, via sa diffusion médiatique, « contamine » le lexique péninsulaire. En contrepartie, les métamorphoses linguistiques auxquelles le portugais a donné lieu, du Brésil à l’Afrique et à l’Orient, au point de devenir au cours du XVIe et du XVIIe une lingua franca dans les ports de l’Inde et du sud-est asiatique, l’illustrent bien. Les modifications de la langue portugaise se poursuivront jusqu’au Xxe siècle tant au niveau de la graphie que dans l’évolution phonétique. De nos jours, le Brésil a depuis longtemps dépassé la mère patrie par le nombre de ses locuteurs lusophones.

 

 

1.2. Les variétés de portugais du Brésil.

 

Plusieurs théories tentent d’expliquer les différences existant entre le portugais et ce que nous appellerons pour plus de commodité le brésilien. Le cadre restreint de cet article ne nous permettant pas d’être aussi exhaustive que nous le souhaiterions, nous ne les évoquerons que dans les grandes lignes.

 

L’une d’entre elle, soutenue par des linguistes tels que Júlio César Barreto Rocha et Edith Pimentel Pinto (O Português do Brasil, 1978), se fonde sur l’idée que le brésilien est moins proche du portugais que du galicien (galego) cela dit très semblable puisqu’en réalité, jusqu’au XIIIe siècle, il s’agissait de la même langue. Ce n’est que vers 1500 que l’on a commencé à les distinguer.

 

En synthèse, le portugais serait issu du galicien ce qui veut dire en d’autres termes que les premiers habitants du Portugal parlaient une variété dialectale du galicien. Ces informations ne font que confirmer la théorie de Júlio César Barreto Rocha selon laquelle le Brasil colonial parlaient une sous-variété du galicien-portugais. Barreto Rocha ajoute même jusqu’à dire que compte tenu de la distance géographique séparant le Brésil, le Portugal et la Galicie laissant le champ libre à toute une évolution linguistique, que le Brésil parlent encore maintenant une variété de galicien.

 

De notre côté, il nous semble assez difficile de transiger sur la question sachant que les principaux protagonistes n’ont pas encore réussi à se mettre d’accord bien que les Brésiliens seraient plutôt enclins à admettre que leur langue maternelle n’est pas réellement le portugais péninsulaire mais plutôt une variété brésilienne du galicien.

 

Qu’il s’agisse de portugais ou de galicien, la langue des colons a été grandement influencée par les langues indigènes, notamment le tupi (plus précisément le tupinambá, une langue du littoral brésilien de la famille tupi-guarani), utilisée comme langue de communication générale de la colonie, parallèlement au portugais et grâce aux Jésuites qui avaient étudié et diffusé cette langue. En 1757, l’utilisation du tupi a été interdite par décret royal. Cette mesure a été d’autant plus facilement applicable que le tupi était déjà en voie d’être supplanté par le portugais, langue des nombreux immigrants européens. Avec l’expulsion des Jésuites en 1759, le portugais est devenu la langue du Brésil. Il ressort néanmoins de nos multiples lectures que la langue tupi a eu une certaine influence sur le portugais du Brésil.

 

José Henrique Peres Rodrigues (1999) dans son article « O influxo ‘remoto’ dos substratos » explique que l’influence de cette langue se retrouve surtout au niveau de la toponymie (notamment dans les villes d’Ipanema, Copacabana, Niterói, Ipiranga, Ibirapuera, Piratininga, Ubatuba, Paraná, etc.) : noms de plantes, d’animaux, de phénomènes naturels, etc. Peres Rodrigues établit également un parallélisme entre le tupi et le brésilien affirmant qu’un mot correspondant au schéma syllabique consonne/voyelle-consonne/voyelle-consonne/voyelle a des chances d’être indigène du fait de l’absence presque total de groupes consonantiques en langue tupi. Nous tenons tout de même à souligner que seule une analyse lexicologique poussée à partir d’un corpus extrait de diverses strates linguistiques permettrait de connaître la proportion de « tupinismes » car il nous semble que dans ce cas, la perspective quantitative joue un rôle essentiel.

 

Des langues indigènes, le portugais a globalement hérité des termes liés à la faune, la flore et aux lieux géographiques. Au cours des deux derniers siècles, il s’est développé une langue commune pidginisée appelée lingua geral, qui repose sur le guarani avec des emprunts au portugais. Cette langue a servi d’instrument de communication entre les Blancs et les Indiens, puis entre les Indiens eux-mêmes. La lingua geral a exercé une profonde influence sur la formation du portugais au Brésil.

 

Avec l’arrivée des esclaves africains, la langue des colonies a encore reçu de nouveaux apports, l’influence africaine sur le portugais du Brésil atteignant parfois même l’Europe. L’apport africain a été plus substantiel notamment à travers la religion et la gastronomie.

 

Un nouvel apport linguistique a eut lieu entre 1808 et 1821 lorsque la famille royale portugaise, échappant aux troupes de Napoléon Bonaparte, s’exile au Brésil avec toute sa cour, entraînant un renouveau du portugais. Après la déclaration d’indépendance (1822), le portugais du Brésil a été influencé par des immigrants européens venus s’installer au centre et au sud du pays. Ceci explique quelques modalités de prononciation variant en fonction des flux migratoires. Au XXe siècle, la distance entre le portugais et le brésilien s’est accrue en raison des avancées technologiques. Loin d’entraîner un processus linguistique unificateur, celles-ci ont généré des termes différents dans les deux pays (comboio et trem « train », autocarro et ônibus « bus », pedágio et portagem « péage »). Ce phénomène est devenu d’autant plus apparent lorsque l’individualisme et le nationalisme caractérisant le mouvement romantique du début du XXe siècle ont contribué à la création d’une littérature brésilienne nationale, argument repris par les modernistes qui ont défendu en 1922 la nécessité de rompre avec les modèles traditionnels portugais et de privilégier les particularités du parler brésilien.

 

N’oublions pas non plus l’influence des migrations. Au Brésil, celles-ci n’ont débuté qu’en 1824 dans le Río Grande do Sul et se sont amplifiées à la fin du XIXe siècle pour rester fortes jusqu’aux années trente. Pour la période 1820-1968, des estimations ont chiffré à 4,2 millions de personnes cet apport extérieur qui, comme nous le verrons dans la quatrième section de ce chapitre, venaient surtout d’Allemagne, du Japon et d’Italie pour s’installer dans le sud du pays (États du Paraná, Santa Catarina et Río Grande do Sul).

 

Il est donc évident que le portugais de São Paulo diffère de celui de Lisbonne mais également de celui de Río ou de Porto. Dans Les langues dans l’Europe de demain, Jorge Morais Barbosa (décembre 1994, p. 135) réduit les différences pouvant exister entre portugais péninsulaire et portugais brésilien aux points suivants :

 

Des variations syntaxiques telles que celles concernant la position des pronoms en fonction d’objet : Ele disse-me « il m’a dit », Eu vejo-o « je le vois » (au Portugal) Ele me disse, Eu o vejo (au Brésil) sont facilement identifiables et ne relèvent pas de systèmes qui s’opposeraient, l’ordre pronom-objet+verbe représentant au Portugal une variante contextuelle de l’autre en proposition subordonnée ou dans la négative (o que ele me disse « ce qu’il m’a dit », não o vejo « je ne le vois pas »), ce qui empêche tout conflit fonctionnel. On en dira autant du lexique. Quelle est la langue dont le lexique serait uniforme tout au long de son extension géographique ? C’est dans le domaine du vocalisme non accentué que les différences sont les plus sensibles : certaines voyelles qui au Portugal se sont réduites, parfois jusqu’au point de ne plus être identifiables que par le timbre particulier qui caractérise la consonne précédente ou qui ne sont plus perceptibles du tout, gardent leur réalisation pleine au Brésil. Il n’est donc pas rare qu’un Brésilien se sente dérouter au premier contact avec un Portugais toutefois, nous le répétons, l’intercompréhension se fera assez vite.

 

D’autant plus vite en effet que la politique de valorisation du portugais comme langue internationale est vite devenu le prolongement de l’ancienne politique coloniale du Portugal. De fait, même si le Brésil a dépassé depuis longtemps la mère patrie par le nombre de ses locuteurs lusophones, en vertu de la loi du 18 décembre 1971, une convention internationale lie l’Académie brésilienne des lettres, dont le but est de maintenir la parité orthographique et lexicale avec la langue portugaise du Portugal. Le portugais doit demeurer aligné sur la forme de prestige préconisée par l’Académie des sciences de Lisbonne. En définitive, le Portugal de 10,4 millions d’habitants exerce sa suprématie sur le Brésil.

 

En ce qui concerne les diverses variétés de brésilien, l’aire discontinue au sein de laquelle le portugais est utilisé a donné lieu à des variétés de langue divergeant de façon plus ou moins accentuée en ce qui concerne la prononciation, la grammaire et le vocabulaire. Le parler populaire présente une relative homogénéité, bien supérieure à celle du portugais, ce qui peut surprendre compte tenu de la taille du pays. L’insuffisance d’informations rigoureusement scientifiques et complètes sur les différences opposant les variétés régionales du Brésil ne permet pas de les classer sur les bases adoptées pour le classement des variétés du portugais européen. Il existe toutefois une proposition de classement en grands ensembles fondé – comme pour le portugais – sur les différences de prononciation (basiquement le degré d’ouverture des voyelles).

 

De là résulte une « pluralité » du portugais du Brésil encore perceptible. Il est possible de distinguer deux groupes de variétés brésiliennes : celui du nord et celui du sud. Dans la première zone, deux variétés : l’amazônico et le nordestino, dans la seconde, quatre : le baiano, le fluminense, le mineiro et le sulista. Les variations dialectales les plus importantes non représentées sur la carte qui suit sont : la différence de prononciation existant entre le littoral et l’intérieur du nord-est, la variété de portugais utilisée dans la ville de Río de Janeiro, la variété utilisée à l’intérieur de l’État de São Paulo et les caractéristiques propres aux trois États du sud (Paraná, Santa Catarina et Río Grande do Sul), en particulier les variétés utilisées dans l’État de Río Grande do Sul.

 


1.3. La notion de langue standard.

 

Tout ce que nous avons évoqué jusqu’à présent est bien sûr intimement lié à la notion de langue standard (applicable à toutes les langues), surtout étudiée par les linguistes d’Europe centrale et orientale du Cercle de Prague dans les années trente et qui s’oppose au parler populaire et aux dialectes régionaux. Celle-ci se définit d’abord par ses fonctions et diffère de la langue populaire en ce qu’elle peut jouer un plus grand nombre de rôles, qu’elle s’utilise dans plus de domaines d’emploi et qu’elle remplit plus de fonctions que la langue populaire.

 

La langue standard repose sur une structure stable, surtout du point de vue des règles grammaticales et orthographiques, ce qui est essentiel pour le rôle culturel et éducatif qu’elle joue, car elle doit servir de cadre de référence sûr face à la variation dialectale et aux variantes du langage populaire. Pour la micro-variation, on parvient à cette stabilité par la codification qui, idéalement, doit être assez souple pour ne pas entraver toute évolution. Les linguistes du Cercle de Prague ont beaucoup insisté sur ce dernier aspect et ont lutté contre les puristes qui tentaient d’imposer une norme rigide. La langue standard doit permettre de s’exprimer de façon exacte, rigoureuse et abstraite. Cette tendance à une précision de plus en plus grande dans la formulation de la pensée se reflète surtout dans la structure lexicale et grammaticale de la langue : sur le plan lexical, par le développement des vocabulaires spécialisés ; sur le plan grammatical, par le perfectionnement de mécanismes syntaxiques permettant la formation de phrases complètes et logiquement structurées.

 

Partant de ces explications, on constate que l’on a longtemps eu tendance à ne considérer le portugais sud-américain que comme un ensemble à l’écart du portugais de Lisbonne.

 

En devenant langue de la majorité d’un pays dont les dimensions représentent les trois-quarts de la région, la protection de la norme portugaise est assez compromise. La péninsule n’est plus le centre de gravité ou d’autorité linguistique.

 

Ces observations permettent de rendre compte, une fois encore, de la diversité linguistique de la région et de soulever un problème important : quel portugais enseigner dans le cadre de l’accord de réciprocité linguistique du Mercosur et du Chili ?

 

 

2. La question de la reconnaissance de la variété brésilienne du portugais.

 

Les conditions sociales et politiques actuelles, impliquant des États autonomes qui se trouvent en contact les uns avec les autres pour satisfaire des besoins particuliers respectifs, comportent des responsabilités, des exigences même, de traitement égalitaire, de respect mutuel, de reconnaissance des particularités culturelles de chaque groupe, l’un envers l’autre. Dans cette perspective, la notion de besoins linguistiques recouvre une réalité extrêmement complexe. En effet, une politique linguistique qui ne s’appuie pas sur une connaissance réelle des besoins langagiers des personnes visées risque de ne pas atteindre ses objectifs. Il faut malheureusement avouer que l’un des problèmes majeurs dans l’établissement d’une politique linguistique est précisément celui de la définition des besoins des locuteurs car ceux-ci ont plusieurs visages.

 

Le Brésil est une identité événementielle, conjoncturelle et contextuelle qui a été structurée au rythme de la colonisation. Celle-ci en a constitué le vecteur, la souche référentielle, puis la réception locale de l’État post-colonial. De l’identité statique produite par d’« autres » on est passé à la construction endogène d’identités hispanophones et lusophones dynamiques et multiples, suscitées par l’indépendance des États. Plus ou moins géographiquement fragmentées, la lusophonie jouit d’un pôle transatlantique massif présentant deux aspects : une vitalité créatrice et une hétérogénéité enrichissante. Le caractère pluriel de cette lusophonie est d’autant plus important que l’identité en question a toujours refoulé les particularismes et émergences des spécificités nouvelles hors péninsule.

 

Partant de ce constat, la lusophonie est aujourd’hui loin d’évoquer l’idée d’un mouvement international ou multilatéral se présentant plutôt comme des « macro-régions » politiques d’inspiration culturelle. Certes, elle possède la Communauté des Pays de Langue portugaise (C.P.L.P.), créée à Lisbonne en juillet 1996 réunissant les sept pays lusophones existants[2]. Cela dit, si ses membres ont comme référence commune la langue et la culture portugaises, ils développent leurs propres références linguistiques et culturelles et on ne peut pas encore parler de véritables politiques lusophones en matière de diffusion de la langue.

 

Ceci explique pourquoi les actions de diffusion linguistique et culturelle du Brésil et du Portugal sont sans aucun rapport entre elles.

 

 

2.1.  Les politiques linguistiques et culturelles du Portugal et du Brésil dans le cadre du Mercosur.

 

Le Portugal mène des actions de coopération linguistique en contexte plus ou moins homoglotte via la présence de deux centres culturels au Brésil et d’un centre de langue récent à Buenos Aires. Par ailleurs, les acteurs péninsulaires et locaux ne semblent pas avoir établi de contacts officiels et tendent au contraire à mener des actions parallèles rarement complémentaires.

 

La Constitution portugaise de 1992 ne contient aucune disposition déclarant que le portugais est la langue officielle du pays qui l’est de facto. La majorité de la population parlant portugais, toute la vie politique, sociale, éducative, économique, etc., ne se déroule que dans cette langue. En réalité, le Portugal semble surtout se concentrer sur la diffusion internationale de sa langue.

La politique extérieure du Portugal en matière de diffusion de sa langue est essentiellement axée autour des points suivants :

 

v  La promotion du portugais langue de communication internationale, activité se fondant sur la base de la Lei n°46/86 de bases do sistema educativo.

v  Le soutien aux organisations et initiatives utilisant le portugais durant des événements de caractère international.

v  Le soutien aux initiatives de promotion du portugais dans les organisations internationales telles que l’O.E.I., l’Organisation des États Américains (O.E.A.), Southern African Development Community (S.A.D.C.), C.P.L.P., Union européenne, etc.

v  L’introduction du portugais dans les curricula des systèmes éducatifs des autres pays.

v  Le soutien aux institutions offrant un enseignement du portugais et l’offre de matériels.

v  La formation de professeurs de portugais langue étrangère.

v  La mise en place des accords éducatifs bilatéraux dans le domaine de l’éducation des migrants.

Ajoutons à cela que, comme le rappelle le Ministère des Relations extérieures, l’une des priorités de l’action extérieure du Portugal représente les relations avec les Etats et les communautés qui s’expriment en portugais afin qu’un patrimoine historique et culturel se maintienne vivant et s’enrichisse. L’échange luso-brésilien est donc particulièrement privilégié. Il doit traduire au quotidien les profondes affinités historiques et culturelles entre les deux peuples et aura une nouvelle dimension si le Portugal et le Brésil parient sur le dialogue et la coopération entre les grands espaces d’insertion, l’Union européenne et le Mercosur, recherchant ainsi à intensifier d’une manière générale les relations entre l’Europe et l’Amérique latine, continents représentant des ponts d’accès privilégiés. Concrètement et en partant des bonnes relations existantes, les deux pays doivent se battre pour obtenir les meilleurs résultats dans une association interrégionale de commerce et de partenariat.

 

Depuis 1990, de nombreux accords de coopération scientifique et technique ont été signés entre le Portugal et le Brésil, ce qui a donné lieu à plusieurs commissions communes de terminologie. En 1998, paraissait le Dicionário virtual, fruit de la coopération technique, scientifique et linguistique entre les deux pays. Toutefois, ce qui paraît tout de même inusité, c’est qu’un pays de 10,4 millions d’habitants (Portugal) exerce sa suprématie sur un pays de 165,9 millions d’habitants (Brésil). Il faut dire que la politique de valorisation du portugais comme langue internationale se veut le prolongement de l’ancienne politique coloniale du pays.

 

Du côté brésilien, on a clairement fait le choix de l’ouverture de l’économie à l’international, notamment vers les partenaires du Mercosur. C’est sans doute pour cette raison que, minorité linguistique malgré la superficie de son territoire et le nombre de ses habitants, le Brésil est, selon les informations que nous avons pu rassembler, le seul pays de la région à avoir mis en place plus qu’un certain nombre d’actions, une véritable politique extérieure – en particulier chez ses voisins hispanophones – visant la diffusion de la langue et de la culture brésiliennes (ici la non utilisation du qualificatif « portugaise » a son importance).

 

Dans le cadre de sa diplomatie culturelle, le Brésil met particulièrement l’accent sur l’enseignement de sa langue nationale essentiellement administré par un réseau de centres créé dans les années quarante et présent sur tout le continent sud-américain, aux États-unis, en Europe et en Afrique lusophone.

 

Ses politiques de coopération linguistique et culturelle sont instrumentées par deux ministères : le Ministère des Affaires étrangères et le Ministère de l’Éducation nationale qui ont commencé à mettre sur pied des programmes visant la diffusion de la langue et de la culture nationales.

 

C’est ainsi qu’à, par exemple, été créé le Certificado de Língua Portuguesa para Estrangeiros[3] (C.E.L.P.E.-Bras), qui constitue un assez bon exemple de la volonté de voir légitimer la variété brésilienne du portugais au moins en Amérique latine où cette certification est assez bien implantée.

 

Au cours des années, seul le Brésil s’est également véritablement penché sur la création de nombreux ouvrages permettant la diffusion de sa variété de portugais (ce qui n’est pas très étonnant puisqu’il est également le seul pays latino-américain à avoir créé une certification linguistique propre) comme, par exemple Fala Brasil. Português para estrangeiros (Pierre Coudry et Elizabeth Fontão do Patrocínio, 1997) :

 

Les dialogues dirigés permettent d’apprendre le vocabulaire et les expressions propres au portugais parlé au Brésil. […] Nous avons tenu à présenter les différents aspects de la culture brésilienne dans des situations de la vie quotidienne. (Avant-propos, p. 5)

 

Cela dit, en vertu de la loi du 18 décembre 1971, une convention internationale lie l’Académie brésilienne des lettres, dont le but est de maintenir la parité orthographique et lexicale avec la langue portugaise du Portugal. Le portugais doit demeurer aligné sur la forme de prestige préconisée par l’Académie des sciences de Lisbonne ce qui explique peut-être pourquoi on ne trouve de « particularismes linguistiques latino-américains » dans les dictionnaires portugais que lorsque ceux-ci, proposés par les académies latino-américaines, sont acceptés par les académies de la péninsule.

 

Ce phénomène nous amène directement à aborder deux notions clés : la norme et la « langue de référence ».

 

 

2.2. La question de la norme linguistique.

 

La norme linguistique n’est qu’un aspect de l’ensemble complexe des normes sociales. Elle fonctionne dans société comme régulateur du comportement collectif. Il existe deux façons d’aborder le problème de la norme en matière de langage. D’un point de vue formel, on peut la définir par la négative comme une « moyenne » : la langue sans les écarts. Mais on peut aussi voir dans la norme un modèle à imiter. Il s’agit alors d’une norme prescriptive, un registre où l’utilisation de la langue est contrôlée et dirigée de l’extérieur. Parmi les raisons qui poussent les hommes à décrire les langues le désir de fixer une forme considérée comme la plus correcte joue un rôle important. Ce que nous appellerons la norme « coercitive » est donc un phénomène social qui s’appuie sur un jugement d’inégalité entre productions linguistiques, une façon d’isoler l’usage correct de ce qui est jugé relâché, incorrect, impur, fautif ou vulgaire. En somme, plus une attitude qu’une réalité linguistique. Or, aucune langue n’est parfaitement homogène. La dialectisation est une tendance normale de toute langue vivante répandue sur un territoire assez vaste et parmi une population assez nombreuse. Toutefois, ces formes régionales que prend une langue commune à toute une nation ne nient pas son unité, qui se compose de leur ensemble. De fait, sous le nom commun d’espagnol, de portugais mais aussi d’anglais ou de français, pour ne citer que ces langues, se cachent, selon les usagers, de grandes différences dans de multiples aspects : syntaxe, lexique et phonologie.

 

Comme le souligne Nicole Gueunier dans « Le français ‘de référence’ : approche sociolinguistique » (1999), depuis l’émergence de l’anglais international et la diffusion des langues de grande communication, on assiste, comme par un effet de résistance, à un double mouvement centrifuge et centripète. Le centrifuge se manifeste par des revendications de normes « endogènes » (pour le portugais, constitution de l’« hyperlangue brésilienne », évidemment liée à celle d’un Etat national). Quant au centripète, il exprime la crainte d’atomisations – surtout devant la force « référentielle » de l’anglais – et plus positivement un désir d’auto-affirmation identitaire mais supranational, alors que précédemment, l’identité, en tant que sens d’une différence, était surtout perçue comme liée à l’idée de nation, notamment lorsque celle-ci pouvait encore se sentir menacée par des particularismes intra-nationaux : dialectes, variétés « minoritaires », etc. En d’autres termes, on note que dans la région nous intéressant, l’existence d’un portugais « de référence » exporté par le Portugal via son réseaux de diffusion linguistico-culturelle semble menacée par l’émergence d’une normes endogène déjà instrumentalisée comme le brésilien, légitimées par la création de certifications et manuels de langue locaux.

 

En d’autres termes, on constate qu’il existe un classement hiérarchique des variétés de portugais : d’un côté la « vraie » langue, normalisée, entendons donc de la péninsule et puis les déviations de la norme, répandues pourtant sur de véritables régions dans l’ensemble de la population, groupe constitué par la variété latino-américaine.

 

Déterminer la « norme du portugais » est lourd de conséquences pour la diffusion de la langue et la création d’une identité mercosurienne. En effet, comme l’a montré William Labov (1976), la norme et le « consensus linguistique » s’imposent souvent comme modèle unique à des groupes de locuteurs que leurs pratiques réelles différencient, déterminant des divergences dans le rapport au langage. Il ne faut pas se voiler la face, la norme linguistique peut aussi être un acte de politique culturelle nationale car processus d’unification et donc constituer un aspect de la lutte pour l’hégémonie culturelle au sein d’un espace défini, ici la lusophonie. Il est vrai, comme le souligne Christian Baylon dans Sociolinguistique (1996, p. 166), que ce sont avant tout des raisons politiques et sociales qui imposent la norme (cf. notion d’identité et langue nationale[4]) d’où son aspect arbitraire. On peut même poursuivre des objectifs politiques par son intermédiaire ce qui explique l’existence d’un espagnol, d’un portugais, d’un français, etc. standard ou international.

 

Afin de permettre à chacun de travailler à sa manière à la promotion du portugais péninsulaire et de sa variété latino-américaine dans la région nous intéressant, il nous semble que le but ultime et commun des travaux doit être orienté vers la description des usages régionaux, incluant celui correspondant à la norme endogène de chaque communauté. En effet, le sens des interventions qui visent un changement d’orientation dans l’évolution de la langue ne doit-il pas être celui de faire du portugais une langue une et plurielle afin que chaque communauté l’ayant adopté puisse s’exprimer dans son portugais standard et non pas être obligé de s’exprimer dans le portugais de Lisbone ? En d’autres termes un aménagement des portugais périphériques doit être entrepris selon une vision globale et organisée dans le respect de chacun.

 

 

 

BIBLIOGRAphie.

 

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[1] Union régionale mise en place par l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Paraguay, dont l’origine remonte au Traité d’Asunción du 26 mars 1991, et auquel se sont associés en 1996 le Chili et la Bolivie.

[2] Le Brésil, l’Angola, le Cap Vert, la Guinée-Bissau, le Mozambique, le Portugal et Santo Tomé et Príncipe.

[3] Il s’agit d’un certificat créé en 1993 par la Comissão nacional para a elaboraçao do Exame C.E.L.P.E.-Bras. pour les étrangers, attestant de leur niveau en portugais et valide sept ans. Il a été implanté pour la première fois en 1994. En 1998, l’examen a été mis en place deux fois (mars et avril). Pour le moment, le C.E.L.P.E.-Bras. peut être passé à Buenos Aires (Argentine), à Montevideo (Uruguay) et à Asunción (Paraguay) en même temps qu’au Brésil.

[4] Samantha Chareille, Aménagement linguistique et constitution d’un ensemble régional: le cas du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) et du Chili, mai 2001, chapitre III).