Un mot en –isme
par Fabienne Regnoux
Humanisme est un mot en -isme. Humanisme est un
mot abstrait. Et comme tous les mots abstraits, Humanisme ne se voit pas. Comme
tous les mots en -isme. Totalitarisme. Extrémisme.
Islamisme. Mais faut d’autres qu’eux sont mieux lotis. Ils ont des appareils à
leurs services, des partis, des voix, des martyrs. Ils sont
concentrationnaires. Ou sanglants. Ou les deux. Tout de suite, c’est plus
visuel ! C’est bien là son seul défaut, à Humanisme. Certes quelques
photographes, quelques peintres, quelques poètes l’ont bien eu, parfois, au débotté,
dans leurs filets. Et du public, le “grand public”, s’est même déplacé pour
voir, a acheté pour lire. Et puis ? Quand ce bel encorbellement - Humanisme -
censé porté le genre humain d’une tendresse universelle, ballotté dans notre
marée d’images, de mouvements, de bruits, pourra-t-il affleurer ? Quand
l’écran, seul désormais à attirer regards et attentions, se dessillera-t-il
pour lui faire place ?
Et nous, pauvres pommes du XXIème, pourquoi avoir besoin là encore d’image(s)
explicative(s) ? Il nous faut donc un valet qui nous présente Humanisme. Tiens,
quel joli mot, quel beau concept, de quel siècle déjà? Ah oui de tous les
temps, hum, rare, très rare! Voyons voir. Mais qu’allons-nous pouvoir en faire?
Un peu désuet, non? Ah non, très à la mode, vous dites? Bon, il faut renouveler
le packaging alors, c’est dommage, il est sous-exploité.
Nous pouvons pourtant le croiser partout et tout le temps. Anonyme.
L’enfant qui lève les yeux vers vous en serrant une peluche en haillons, la
jeune femme qui se promène au bras raidi d’une vieille dame, l’instituteur qui
prépare son tableau noir le soir, seul point de lumière dans l’école communale.
Anonyme et multiple. Les exemples pullulent, les clichés abondent. Pourtant
Humanisme, lui, s’échappe, glisse entre les images, s’enferme dans quelques
oeuvres, déserte la vie sociale et politique. A déjà déserté
nombre de vies familiales. A déjà oublié nombre
d’individus, a abdiqué devant nombre d’appareils...
Des conseils de sages tentent de le retenir. Ils le connaissent bien, le
chérissent et s’y vouent. Le traquent, le définissent, qui par la confection
d’un dictionnaire, qui par la réflexion professionnelle ou institutionnelle,
qui par le biais politique. Mais il lui faut de l’écho, de l’ampleur, de
l’envergure pour prendre souche. A la
première envolée, il retombe, se démantèle comme nos premiers aéroplanes. Ce
rêve d’Icare en est aux fusées et satellites. L’idéal Humanisme, présent lui
aussi depuis l’antiquité, fera-t-il autant de progrès sur un siècle ? La préoccupation
ontologique, impalpable, volatile s’avérerait-elle moins mobilisante,
moins enthousiasmante que les casse-tête techniques ? Saurons-nous aussi bien
la servir, l’améliorer, la mettre en orbite ? Et le léguer, apaisés, cet
Humanisme, lorsque nous fermerons en l’ultime souffle nos yeux si nourris
d’images...