Arnaque sur la polémique

par Fabienne Regnoux

 

Dernier sujet à la mode dans le tout-culturel franco-français : Taxi 3. Faut-il l’interdire ? Halte à la violence routière ? Honte aux cascades ?

 

Que je sache, aucun amoureux de James Bond n’a ajouté une hélice à son 4x4 pour pirater le pavillon de son voisin, ne s’est accroché à l’hélico de la gendarmerie qui passait par là, n’a transformé sa R5 en grenouille amphibie pour traverser la Manche!!!

 

De quoi avons-nous peur ? Et - vous demandez-vous - quel rapport avec Sidéline ?Derrière cette polémique parigote autour d’un film grand public, populaire, dont un des héros, le chauffeur de ce fameux “taxi”, colporte - bien malgré lui, puisque sans importance décisive avec le thème divertissant du film - la caricature du “jeune”, du “de banlieue”, pointe une autre peur. Justifiée celle-là. Justifiée parce que témoignant d’une césure bien plus grave...

 

Aujourd’hui on sait parfaitement qu’aucun media n’est responsable de quelconque méfait, qu’une émission, un film, ne déclenche qu’exceptionnellement un dérèglement comportemental qui de toute façon aurait explosé tôt ou tard. Par contre ce type de produit populaire s’adresse de fait à un public qui, en grande partie, échappe aux bien-pensants. Non par le fond ( thème, récit, voire idéologie), mais par l’accés à ce fond. Cet accés ne passe pas par l’écrit, ni par une réflexion cheminant par l’écrit. Ce public ne réfléchit pas sur notre mode. L’information, fictive ou documentaire, n’est ni encodée, ni digérée, ni mise en oeuvre sur notre procédure de pensée habituelle.

 

Là - ouf, pensez-vous - arrive le rapport avec ce site sur lequel nous nous retrouvons. Là nous avons notre mot à dire, notre rôle à assumer. Pendant ou après des études fondées sur l’écrit, donc le plus souvent sur un parcours scolaire plutôt satisfaisant, nous accédons aux technologies “nouvelles” et nous replongeons dans notre marotte: les Lettres. De plus en plus nous savons qu’une grande part de l’humanité ne fonctionne pas dans ce circuit, ni - et plus inquiétant - dans l’espoir d’y entrer. Ne parlons pas de toutes les populations de la planète qui n’ont aucun accés à l’école faute de moyen,  mais de celles qui passent par l’institution sans jamais accéder aux savoirs fondamentaux. Ce phénomène commun à nos pays occidentaux parait s’aggraver uniquement par la visibilité des problèmes de gestion sociale : comment maintenir un niveau de vie acceptable et comment les intégrer au monde du travail ?

 

Contrairement à “nous”, l’écrit n’y existe pas. Il n’y a aucun intêret, aucune saveur. Tout au plus permet-il d’accéder à l’aide sociale, et encore il y aura quelqu’un qui remplira les dossiers. Quant à nous, travail, passion pour tel ou tel auteur, mouvement littéraire nous procurent plaisir, désir, sensation de grandir, d’apprendre, et j’en passe... Tant avons-nous intégré ce mode de réflexion et de fonctionnement intimement que nous imaginons difficilement une autre représentation du monde. A cause de ce savoureux sésame, c’est justement à nous, lettrés, pédagogues, responsables sociaux et politiques, de réfléchir et d’agir pour permettre à cette frange de nos contemporains de franchir cette barrière d’autant plus perverse qu’elle est invisible. A nous de multiplier les actions pour passer le virus. La société dans son ensemble ne le fera pas. Par essence, le fonctionnement consumériste généralise, ici il faut de l’individuel, de l’inquantifiable, et paradoxalement de l’indicible...

 


Un jour, alors, serons-nous tous rassurés sur la réception d’un message, fut-il spectaculaire. Le cinéma, excessif et provocant, aura de beaux jours devant lui pour nous faire peur dans nos fauteuils et non au fronton des tabloïds. Cette polémique “réel/fiction” vieille comme nos intellectuels resurgira sûrement mais ne cachera plus de nauséabonds mépris d’une partie d’un pays envers l’autre.