Les mots sous les mots :
Le Dictionnaire Intime de Milan Kundera 

 

par Ilaria Vitali

 

 

 

 « …les choses existent, nous n’avons pas à les créer ; nous n’avons qu’à en saisir les rapports ; et ces sont les fils de ces rapports qui forment les vers et les orchestrent. »

Mallarmé, Réponses à des enquêtes

 

Chaque mot est entouré par un cortège invisible de mots qui, à peine aperçus, corrésonnent.

Milan Kundera, L’art du roman

 

 

 

 

Début d’avril, L’Ignorance, dernier roman de Kundera, est finalement paru en France.

Publié depuis deux ans en Espagne, en Allemagne, en Italie et aux Etats Unis, il demeurait pourtant inédit dans l’hexagone et les lecteurs, ainsi que les critiques, s’impatientaient. D’après Le Figaro, les raisons de cet étrange délai se trouveraient peut-être dans les réactions lors de la sortie de L’Identité en 1997, quand certains critiques accusèrent Kundera d’avoir perdu son âme tchèque et de ressentir les premières attaques de « l’arthrose créatrice ». [i] Dès lors l’écrivain semble peut incline à être publié en France.

« L’homme du paradoxe » nous réserve pourtant des surprises :  si Kundera boude la France il ne renonce pas au français, langue vécue comme une conquête, que l’écrivain continue d’aimer et retravailler.

Loin d’abandonner la « langue de sa passion »[ii], il s’attache de plus en plus à expliquer le sens intime de ses mots, un travail continu de définition qui entraîne une réflexion extrême sur la langue, ses pièges, ses atouts. L’un des résultats les plus évidents de ce travail onomaturgique est la rédaction de l’essai « Soixante-treize mots », véritable réflexion sur le sens intime des mots.

Il ne s’agit pourtant que de l’explicitation extrême du travail de l’œuvre d’une vie, un travail qui est devenu de plus en plus évident après son installation en France.

Malgré sa toute fraîche réluctance à être publié dans l’hexagone, le travail de Kundera sur la langue française continue et devient de plus en plus une véritable œuvre “d’onomaturgie” par laquelle l’écrivain s’apprête à résoudre à sa manière ce que Mallarmé appelait « le défaut des langues », en créant un rapport personnel entre le mot et la chose.

 

Naissance du dictionnaire intime

 

  C’est en 1985 que Kundera, après le travail de révision des traductions françaises, rédige pour la revue de Pierre Nora, Le Débat, un essai sous forme de dictionnaire, ensuite publié dans le recueil d’essais L’art du roman. “Soixante-treize mots” c’est le titre de ce dictionnaire particulier, qui n’est qu’une réflexion sur les mots portée à l’extrême : les mots-clé de l’écrivain (qu’il définit par une métaphore musicale : “mots-thème”) y sont analysés, expliqué, définis et redéfinis.[iii]

La rédaction de ce vocabulaire personnel nous montre l’effort onomaturgique d’un auteur qui a toujours porté aux mots un intérêt majeur, et qui doit se confronter en même temps aux problèmes des malentendus qui s’accompagnent souvent à l’œuvre d’un écrivain émigré. En effet, tout le travail de l’écrivain montre sa volonté de réparer aux malentendus par son écriture.

 

Le choix du dictionnaire

 

Le lecteur attentif devrait se demander pourquoi Kundera a choisi de rédiger « un dictionnaire ». Il aurait pu guider ses lecteurs tout simplement à travers ses romans (comme il le fait, d’ailleurs…), expliquer ses procédés de création romanesque dans n’importe quel essai. Et pourtant, il a choisi de déclarer ses choix linguistiques par des entrées de dictionnaire, transformant ses explications en exercices de définition.

Comme Meschonnic le souligne dans son Traité du rythme, il peut sembler apparemment que « c’est tout simple de définir un mot », évidemment, Meschonnic le confirme, ce n’est pas si simple. Et si Kundera a choisi d’exploiter la forme du « dictionnaire », il ne peut s’agir d’un hasard.

En effet, on peut envisager ce choix comme une volonté extrême de clarification et ce qui est encore plus intéressant, une déclaration de méthode.

Les caractéristiques intrinsèques d’un vocabulaire sont notamment la concision, la rigueur, l’exactitude de la définition, unis, d’une certaine façon, à un ton péremptoire. Ce qui est encore plus important : le dictionnaire est considéré par tout le monde super partes.

Le caractère institutionnel du dictionnaire, auquel chaque lecteur est accoutumé, donne ainsi aux mots de Kundera, par extension, une valeur institutionnelle, tout en donnant à chaque définition une importance doublée : par la rédaction de son lexique privé Kundera nous suggère que chaque mot examiné a une importance majeure.

Le caractère institutionnel du dictionnaire envoûte donc le lecteur, qui devient complice de l’auteur sans même s’en apercevoir : il est prêt à donner à chaque entrée un sens institutionnel, car le dictionnaire représente « l’autorité ».

Dans sa tentative d’éliminer les fautes de dyslecture Kundera ne pouvait pas mieux choisir : les entrées d’un dictionnaire, naturellement « autoritaires », lui assurent la concision, la rigueur, l’exactitude qu’il souhaite dans sa définition des mots.

Pourtant, comme l’affirme Jean Cohen, « Le dictionnaire n’est pas l’évangile »[iv] et souvent il ne retient pas certains « traits afférents » du mot, car ce n’est pas là son but premier. En revanche, cela est la tâche suprême d’un « dictionnaire personnel ». Pour le rédiger le romancier a dû faire un choix de mots, qui étaient censés donner au lecteur des clarifications sur le monde romanesque de l’écrivain, voire sur son univers intime, où les mots n’ont pas le même sens qu’ils ont dans les vocabulaires institutionnels. N’oublions pas qu’il s’agit des définitions fournies par un écrivain qui se définie lui-même un “praticien”, étranger au monde des théories.[v]

 

« Ceci n’est pas un dictionnaire»…

 

  Il faut remarquer que le dictionnaire intime de Kundera s’oppose aux dictionnaires normatifs par plusieurs traits distinctifs : nous commençons par le plus frappant, qui concerne la structure.

Dans la rédaction de son dictionnaire, Kundera se sert de plusieurs techniques de définition et nous donne pour chaque mot non seulement une définition, comme le font tous les dictionnaires, mais aussi des réflexions linguistiques et des citations extraites de ses romans.

La structure usuelle du dictionnaire est ainsi transformée : pour cerner le sens intime d’un mot, chaque lecteur sera donc obligé de revenir aux romans, multipliant les angles de perspective.  

Par l’insertion de ces citations, on l’aura compris, Kundera nous dit que le sens des mots-thèmes  ne peut être séparé de l’acte d’énonciation : le contexte d’émission et de réception du message acquiert en effet une importance majeure pour sa lecture ou dyslecture. Pour cette raison Kundera refuse l’usage d’une définition simplificatrice, et insère aussi des réflexions qui sont censées enlever aux yeux du lecteur l’illusion, généralement produite par les dictionnaires normatifs, que le sens des mots est facile à saisir, toujours fixé et univoque.

Au niveau structurel il faut aussi remarquer que chaque mot de Kundera est à la fois défini et définitoire : si d’un côté il est défini dans son sens intime, de l’autre il définit aussi la conception théorique et méthodologique de l’écrivain. En font la preuve les mots-thèmes « rire » ou « légèreté », en même temps objets de la réflexion et piliers narratifs sur lesquels Kundera bâtit son œuvre.

Ces différences au niveau structurel en entraînent d’autres au niveau sémantique.

En effet, Kundera rattache à ses mots – qu’il définit d’ailleurs « mots-thèmes » – plusieurs sens afférents, nous montrant les multiples facettes d’un phénomène complexe : chaque mot analysé est chargé d’un sens intime qui se rajoute à son sens inhérent, voire son sens premier.[vi] Evidemment, le but poursuivi par le dictionnaire intime de Kundera est de présenter les mots non comme une essence intrinsèque et figée, mais comme une construction littéraire, fondée sur l’attribution d’un sens afférent, qui plonge ses racines dans l’imaginaire de l’écrivain.

Au deuxième dégré, le lecteur attentif peut apercevoir aussi l’obsession de l’écrivain pour la dyslecture et sa volonté d’y réparer « en accordant le résonateur » du récepteur avec celui de l’émetteur.[vii] On le sait, Kundera ne semble être que trop conscient des droits que la critique octroie au lecteur et des malentendus ou des sur-interprétations qui peuvent en découler.              

Les actes de définition deviennent donc aussi nécessaires – à cause des dyslectures – que relatifs – c’est toujours l’écrivain « praticien » qui nous donne ses clés de lecture.

Une dernière remarque s’impose : les mots-thèmes de Kundera appartiennent à deux registres complémentaires : d’un côté il y a les dénominations instituées par les dictionnaires normatifs que l’écrivain redéfinit d’après son univers romanesque particulier (frontière ; Europe ; moderne) ; de l’autre, les néologismes, dénominations inédites absentes de tout autre dictionnaire (imagologie ; misomuse), qui peuvent s’entendre aussi comme les révélateurs du procès créatif du romancier.

Ce dictionnaire intime s’oppose donc aux dictionnaires normatifs par sa conception du langage : les mots ne sont pas considérés des entités figées et sont retravaillés sans arrêt dans le travail d’atelier de l’écrivain. Cohen : « la normativité de la langue n’implique aucun normativisme ».[viii] La littérature exige la transgression des règles.

 

 

Au même titre que tout acte de définition présent dans ses romans, mais de façon encore plus directe, le dictionnaire intime de Kundera nous montre que l’opération verbale de l’écrivain n’est pas tout simplement une façon de donner un tour personnel au langage courant. Il ne s’agit pas non plus d’un simple écart linguistique et stylistique par rapport à l’usage moyen de la langue. Il s’agit en revanche d’une véritable recherche onomaturgique, qui s’étend tout au long de l’œuvre du romancier.

Dans son effort verbal continu, Kundera crée un lexique privé en travaillant sur le sens afférent des mots jusqu’à les charger d’une autre signification, voire d’une signification autre. Résultat : les mots de Kundera acquièrent une sorte d’étymon “personnel”, connu des seuls initiés.

Il est sans doute intéressant de noter que ces mots reviennent dans tous les romans, tantôt comme thèmes, tantôt comme motifs : toute l’œuvre de Milan Kundera peut être envisagé comme un travail d’initiation au parfum intime des mots.

Telle que la série de notes de Schönberg, ils constituent les piliers sur lesquels l’écrivain bâtit ses romans.

 

Bibliographie

 

Œuvres de Milan Kundera :

 

La Plaisanterie, roman ; écrit en tchèque (Žert) ; achevé en 1965 ; première édition, Prague, Ceskoslovenky spisovatel, 1967.

 

Risibles amours, nouvelles ; écrites en tchèque (Směšné Lásky) ; achevées entre 1958 et 1968 ; première édition complète, Prague, Ceskoslovensky spisovatel, 1969.

 

La vie est ailleurs, roman ; écrit en tchèque (Život je jinde) ; achevé en 1969 ; première édition en traduction française,  Paris, Gallimard, 1973.

 

La valse aux adieux, roman ; écrit en tchèque (Valčík na rozloučenou) ; achevé en 1970 ; première édition en traduction française, Paris, Gallimard, 1976.

 

Le livre du rire et de l’oubli, roman ; écrit en tchèque (Kniha smíchu a zapomnění) ; achevé en 1978 ; première édition en traduction française, Paris, Gallimard, 1979.

 

L’insoutenable légèreté de l’être, roman ; écrit en tchèque (Nesnesitelná lehkost bytí) ; achevé en 1982 ; première édition en traduction française, Paris, Gallimard, 1984.

 

L’art du roman, écrit en français ; achevé en 1985 ; première édition, Paris, Gallimard, 1986.

 

L’immortalité, roman ; écrit en tchèque (Nesmrtelnost) ; achevé en 1988 ; première édition en traduction française, revue et authentifiée par l’auteur, Paris, Gallimard, 1990.

 

Les testaments trahis, écrit en français ; achevé en 1992 ; première édition, Paris, Gallimard, 1993.

 

La lenteur, roman ; écrit en français ; achevé en 1994 ; première édition, Paris, Gallimard, 1995.

 

L’identité, roman ; écrit en français ; achevé en 1996 ; première édition en traduction islandaise, Reykjavik, Mal og Menning, 1997. Edition française, Paris, Gallimard, 1997.

 

L’ignorance roman ; écrit en français ; première édition en traduction espagnole, Madrid, Tousquet, 2000. Edition française, Paris, Gallimard, 2003.

 

Ouvrages consacrés à l’œuvre de Milan Kundera

 

BRAND, Glen, Milan Kundera – An annotated bibliography, New York/London, Garland Publishing, 1988.

 

ČULÍK, Jan, “Czech Emigré Literature – An attempt at a definition”, <www.arts.gla.ac.uk/slavonic>, orig. “Tschechisches literarisches Leben im Exil 1971-1989: Versuch eines Bestandsaufnahme”, Im Dissens zur Macht: Samizdat und Exilliteratur der Laender Ostmittel - und Suedosteuropas, Berlin, Akademie Verlag, 1995. (On remercie l’auteur pour ces données bibliographiques.)

 

LE GRAND, Eva, Kundera ou la mémoire du désir, Paris, Montréal, XYZ/L’Harmattan, 1995.

 

MAIXENT, Jocelyn, Le XVIIIe siècle de Milan Kundera ou Diderot investi par le roman contemporain, Paris, PUF, 1998.

 

MC EWAN, Ian, “An interview with Milan Kundera”, Granta, n° 11, 1984.

 

MISURELLA, Fred, Understanding Milan Kundera: public events, private affairs, Columbia, University of South Carolina Press, 1993.

 

NEMCOVA BANERJEE, Maria, Terminal Paradox. The Novels of Milan Kundera, New York, Grove Weidenfeld, 1990. Paradoxes terminaux (trad. Nadia Akrouf), Paris, Gallimard, 1993.

 

O’BRIEN, John, “Milan Kundera: Meaning, Play, and the Role of the Author”, Critique: Studies in Modern Fiction, n° 34, 1992.

 

OPPENHEIM, Lois, “Clarifications, Elucidations: An Interview with Milan Kundera”, The review of contemporary fiction, vol. 9, n°2, été 1989.

 

PICHOVA, Hana, The Art of Memory in exile. Vladimir Nabokov and Milan Kundera, Southern Illinois University Press, 2002.

_________, “The Narrator in Milan Kundera’s The Unbearable Lightness of Being”, Slavic and East European Journal, vol. 36, n°2, été 1992.

 

RICHTEROVA, Sylvie, “I romanzi di Kundera e i problemi della comunicazione”, Strumenti critici : rivista quadrimestrale di cultura e critica letteraria, n° 45, juin 1981.

 

RIZEK, Martin, Comment devient-on Kundera?, Paris/Montréal, L’Harmattan, 2001.

 

VOISINE-JECHOVA, Hana, “La langue souterraine. Quelques réflexions sur l’œuvre de Jean Kolar, Vaclav Jamek et Milan Kundera”, Revue de littérature comparée, n° 273, janvier-mars 1995.

 

Théorie générale :

 

COHEN, Jean, Théorie de la poéticité, Paris, José Corti, 1995.

 

DESSONS, Gérard; MESCHONNIC, Henri, Traité du rythme, Paris, Dunod, 1998.

 

ECO, Umberto, Lector in fabula, Milano, Bompiani, 1979.

 

____________, I limiti dell’interpretazione, Milano, Bompiani, 1990.

 

GAUVIN, Lise, “L’imaginaire des langues : du carnavalesque au baroque”, Littérature, n° 121, mars, 2001.

 

GENETTE, Gérard, Mimologiques. Voyage en Cratylie, Paris, Editions du Seuil, 1976.

 

RASTIER, François, Sémantique interprétative, Paris, P.U.F., 1987.

 

VOISINE-JECHOVA, Hana, “Peut-on choisir sa langue?”, Revue de littérature comparée, n° 273, janvier-mars, 1995.

 



[i] Voir à ce sujet l’article de Sébastien Le Fol au titre même trop explicatif « Pourquoi Kundera boude-t-il la France ? »,  Le Figaro, le 8 novembre 2002, p. 8.

[ii] Voir à ce sujet la lettre de Kundera à André Clavel, Journal de Genève, 17-18, janvier, 1998. « Quand je parle en français, rien n’est facile, aucun automatisme verbal ne me vient en aide. Chaque phrase est conquête, performance, réflexion, invention, aventure, découverte, surprise, et chaque tournure revendique ma totale présence d’esprit. Le français ne remplacera jamais la langue de mes origines ; c’est la langue de ma passion. »

[iii] Il faut sans doute préciser ici qu’il ne s’agit pas d’un dictionnaire « ironique » tel que Flaubert l’à conçu pour son annexe à Bouvard et Pécouchet (Dictionnaire des idées reçues, Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1964). Nous verrons que les raisons et les objectifs de Kundera sont tout à fait différents.

[iv] Jean Cohen, Théorie de la poéticité, Paris, José Corti., p. 129.

[v] Voir à ce sujet la Note de l’auteur à L’art du roman, « Le monde de théories n’est pas le mien. Ces réflexions sont celles d’un praticien. L’œuvre de chaque romancier contient une vision implicite de ce qu’est le roman. C’est cette idée du roman, inhérente à mes romans que j’ai fait parler. »

[vi] Voir à ce sujet François Rastier, Sémantique interprétative, Paris, P.U.F., 1987.

[vii] Voir à ce sujet Jean Cohen, Théorie de la poéticité, op. cit., p. 20.

[viii] Jean Cohen, op.cit., p. 20.