«Les lieux d'une fugue» de Georges Perec: les processus du souvenir et de l'écriture comme données métatextuelles

par Pascal Tremblay

   Georges Perec fait partie de ces auteurs qui, au vingtième siècle, se sont associés à l'Oulipo afin de créer des textes qui, par contraintes imposées, proposeraient des structures formelles nouvelles, offriraient de nouvelles avenues de lectures. Toutefois, il ne faut pas pour autant dénier à Perec le sens du littéraire et du poétique. Dans ses expérimentations, et même à l'extérieur de celles-ci, il a produit des récits qui encore aujourd'hui sont lus non pas seulement pour observer les contraintes qu'il s'était données, mais par pur plaisir de lire Perec. «Les lieux d'une fugue», issu de Je suis né, est un texte qui à la fois donne une riche image de Perec et un aperçu de son travail parfois déroutant. Pour le lecteur de La disparition qui connaît les mécanismes de production du texte, il est plus ou moins facile de déceler les traces métatextuelles qui habitent à la fois la poétique et la diégèse du récit. «Les lieux d'une fugue» n'est pas aussi limpide quant à sa métatextualité. Pourtant, le lecteur perecquien saura y reconnaître l'auteur et son travail, puis y trouvera un intérêt certain à l'étude de la production textuelle du court récit. C'est dans cette perspective du métatexte que nous étudierons brièvement ici «Les lieux d'une fugue». Nous aborderons la question sous deux aspects. Tout d'abord, nous exposerons en quoi l'écriture de ce texte est métatextuelle, ensuite nous trouverons les traces diégétiques qui rendent compte de ce mécanisme.

   Si «Les lieux d'une fugue», à la première lecture, nous apparaît comme un texte ardu, déroutant et prenant diverses directions, le lecteur se libère de ses difficultés aux lectures subséquentes. En effet, à la fin du récit, il est plus évident, pour le lecteur attentif, que le texte est en fait la mise en prose d'une production textuelle issue d'un souvenir: «[l]orsque, vingt ans plus tard, il entreprit de se souvenir (lorsque, vingt ans plus tard, j'entrepris de me souvenir), tout fut d'abord opaque et indécis. Puis les détails revinrent un à un1». On comprend, par cette citation, à quel point le souvenir est le moteur du texte, souvenir qui est d'ailleurs un thème récurrent chez Perec2. Or, si la clausule nous dévoile ce détail, elle ne fournit par pour autant, aussi clairement, les motifs de cette fragmentation, de cette chronologie composite qui semble hanter le texte. Toutefois, à la dernière phrase du texte, il est écrit : «[e]t il demeura tremblant, un long moment, devant la page blanche (et je demeurai tremblant, un long moment, devant la page blanche)3». C'est ici sur le mot tremblant que le lecteur doit s'arrêter. S'il le relie à ce qu'il vient de lire dans le récit, il verra que le texte, tout comme son auteur, est effectivement tremblant, sautillant, oscillant entre des souvenirs disparates, flous, imprécis. Dans W ou le souvenir d'enfance, le souvenir semble prendre la même forme : «les souvenirs existent, fugaces ou tenaces, futiles ou pesants, mais rien ne les rassemble4». Il n'est pas étonnant, alors, de constater cette même oscillation, dans la narration, entre un il et un je, oscillation qui elle aussi trahit le tremblement. La chronologie, d'ailleurs, et il faut le remarquer, est suivie de la page blanche, ce qui indique au lecteur, noir sur blanc, que le texte est venu après la mise en ordre du souvenir. S'il s'avère si touffu, si enchevêtré en lui-même, c'est parce que l'écriture simule le processus de souvenir.
   C'est dans cette même clausule que le narrateur organise sa pensée. Après avoir mené le lecteur à travers les dédales des fugues de son enfance, de sa mémoire et de son écriture, il schématise son propos, sans toutefois préciser qu'il l'a fait avant d'écrire:

   Puis les détails revinrent, un à un:
   la bille, le banc, le petit pain;
   la promenade, le bois, les rocailles;
   le manège, les marionnettes;
   le portillon;
   la rue de l'Assomption, le métro, les métros;
   l'illustré, l'homme, les agents;
   le sandwich et le bol, le grand bol de faïence blanche, aux bords ébréchés, au fond couvert de stries grisâtres, dans lequel il avait bu de l'eau (dans lequel j'avais bu de l'eau).
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   Déjà, la structure temporelle, la chronologie y gagne. Il semble que le narrateur ait eu le besoin d'écrire ce qu'il se rappelait, sans chercher à y mettre de l'ordre. Nous pourrions même y voir le processus même du souvenir : un assemblage de données disparates entretenant un lien entre elles, sans que ce lien ne soit pour autant visible au premier regard. Mais, comme on l'a vu, le texte a été fragmenté par l'écriture, après avoir été ordonné. Le récit apparaît donc comme une chimère, comme le premier état du souvenir, bien qu'il n'en soit que la simulation: «l'écriture est le souvenir [...] et l'affirmation de ma vie6», écrit le narrateur de W. Cela est tout aussi vrai pour le présent texte, puisque c'est véritablement l'écriture qui reconstruit le souvenir du narrateur, non pas son organisation. D'ailleurs, une structure aussi débridée rappelle la façon dont le narrateur de Un homme qui dort transposait à l'écriture le processus du sommeil : un texte hypnotisant, recréant en lui-même l'état du sommeil. Dans «Les lieux d'une fugue», le mécanisme adopté semble le même, mais cette fois-ci avec le processus du souvenir.
   Il faut aussi voir, dans la liste des éléments du texte, un détail qui révèle un certain travail métatextuel : «le grand bol de faïence blanche, aux bords ébréchés, au fond couvert de stries grisâtres7» [je souligne]. Dans le plan du texte, il n'y a que sur le bol que le narrateur donne des détails, ce qui est à prendre en considération. En vérifiant dans le texte ce que l'on dit du bol, on remarque que tout est identique, sauf pour un seul mot : maculé qui remplace couvert. Il y a là une trace de la production du discours. L'un des deux mots tend à être le langage du souvenir, l'autre le langage de l'écriture, de la littérature. Lequel est celui du souvenir et lequel celui de l'écriture ? Il est difficile d'en avoir une idée, puisque «Les lieux d'une fugue» constitue cette production littéraire qui à la fois expose les mécanismes du souvenir et ceux de l'écriture. Cependant, nous ne pouvons ignorer ce détail et tous les autres apparemment anodins qui, superposés et rassemblés, forment la trace d'une écriture métatextuelle.
   Le récit de cette journée d'enfance, bien qu'il puisse avoir sa propre signification, est aussi le témoin de ce tremblement, de cette errance dans le souvenir. Un petit garçon, onze ans à peine, qui, pendant une journée, déambule, au gré de ses fantaisies, dans la ville, les métros, les Champs-Élysées, les boutiques et autres lieux: cela rappelle le personnage de Un homme qui dort et tous deux voyagent à l'intérieur d'un ensemble de lieux. Lorsque un homme bien habillé interpelle le jeune enfant et le conduit au commissariat de police, c'est qu'il croit que le petit garçon est égaré. En le remettant entre les mains des policiers, il leur dit l'avoir trouvé sur un banc, au rond-point. Ce dernier lieu est tout aussi caractéristique de la fugue du personnage et du narrateur : c'est un rond-point, un carrefour où se rencontrent les chemins. Par analogie, ce peut être la mémoire, là où les souvenirs du narrateur se rencontrent, là où ils se rassemblent de façon pêle-mêle.
   Les trajets qu'emprunte le jeune garçon sont autant de signes de l'errance, de la fugue. Comme les souvenirs du narrateur, ils sont entremêlés, discontinus, voire interchangeables:

   À Trocadéro, il descendit, n'osant même pas passer à Ranelagh. Il changea et reprit la direction de la Mairie de Montreuil. Il descendit à Alma-Marceau. Il traîna longtemps sur le quai. Il suivit les chemins sinueux des stries d'eau des arrosoirs. [...] il prit le métro jusqu'au pont de Sèvres, repassant encore une fois par Ranelagh, par Michel-Ange-Auteuil, par Michel-Ange-Molitor8.

   Si les lieux et les trajets témoignent de la fugue et de l'errance, la succession des scènes, elle, n'est pas moins temporellement linéaire. Elle n'est pas chronologique en regard des événements, seulement linéaire dans le temps de la remémoration. À neuf reprises pouvons nous lire plus tard, comme si cela n'indiquait pas la succession des scènes dans la diégèse, mais bien la succession des souvenirs dans la mémoire. Par ailleurs, nous pouvons lire plus tard encore dans la clausule du texte, encore pouvant signifier ici autant à nouveau que bien plus tard. Cette dernière alternative ajouterait un troisième niveau au texte, puisqu'elle s'inscrit dans la succession des souvenirs. La clausule deviendrait alors elle-même un souvenir, lequel se trouverait enchâssé dans une narration qui engloberait le tout, le souvenir des souvenirs. D'ailleurs, la scène finale, celle de la remémoration, est narrée au passé.

   Voilà l'une des nombreuses lectures que nous pouvons faire de «Les lieux d'une fugue» de Georges Perec. Comme son titre l'indique, le texte est une constante errance d'un lieu à un autre. Plus encore, il est une errance d'un souvenir à un autre. Il est donc, à la lumière de cette analyse, apparent qu'il y a, dans ce court texte, un travail métatextuel, un enchâssement de la remémoration qui passent par l'activité d'écriture. S'il faut accorder une importance à la diégèse ce n'est donc pas tant pour son contenu qu'il faut le faire, mais pour sa structure, son organisation, la manifestation en elle du processus du souvenir, des mécanismes de l'écriture. À cette lecture du texte, un sens se dégage, une interprétation peut être livrée, celle qui vient d'être faite et bien d'autres.

Bibliographie

PEREC, Georges, «Les lieux d'une fugue» dans Je suis né, Paris, Seuil, La Librairie du XXe siècle, 1990, pp. 15-31.

PEREC, Georges, W ou le souvenir d'enfance, Paris, Gallimard, L'imaginaire, 1975, 224 pages.

PEREC, Georges, La disparition, Paris, Gallimard, L'imaginaire, 1969, 318 pages.

PEREC, Georges, Un homme qui dort, Paris, Gallimard, L'imaginaire, 1967, 143 pages.


1. Georges PEREC, «Les lieux d'une fugue» dans Je suis né, Paris, Seuil, La Librairie du XXe siècle, 1990, p. 30.
2. Pensons seulement à W ou le souvenir d'enfance.
3. Op. cit., «Les lieux d'une fugue», p. 31.
4. Georges PEREC, W ou le souvenir d'enfance, Paris, Gallimard, L'imaginaire, 1975, p. 97.
5. Op. cit., «Les lieux d'une fugue», p. 31.
6. Op. cit., W ou le souvenir d'enfance, p. 64.
7. Op. cit., «Les lieux d'une fugue», p. 31.
8. Ibid., p. 24