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par Jean-François Smith |
Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu'on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante: comment éviter leur réalisation définitive?... Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d'éviter les utopies et de retourner à une société non utopique, moins « parfaite » et plus libre.
Nicolas Berdiaeff
Introduction
Que diriez-vous d'une société où le bébé-éprouvette en est le fondement, où se faire demander qui est sa mère est une blague vulgaire et se faire dire qu'on est une maman est une insulte, où la poésie est un outil de propagande morale et de publicité, où l'on jure par Henry Ford, où toucher les fesses d'une femme est tout à fait conventionnel, où le français et l'allemand sont des langues mortes, où Jésus et la Bible sont qualifiés de matériaux pornographiques?
Le monde du Brave New World d'Aldous Huxley est tout cela, et plus encore. Connu en français sous le titre de Le meilleur des mondes, ce roman d'anticipation, paru en 1932, est un classique du genre en science-fiction, aux côtés de 1984 de George Orwell publié seize ans plus tard. Il dépeint une société mondialisée du septième siècle A.F. (After Ford, qui se traduit agréablement bien en «après Ford») où une liberté individuelle se fracasse contre l'idéal de la collectivité, de la productivité, du progrès technologique et du bonheur parfait. Pour les mordus des chiffres, 632 ans après la naissance de Ford équivaut à l'an 2495 après Jésus Christ. Mais, bien entendu, on ne parle plus du fils de Dieu à cette époque. Il n'y a aucune place pour l'obscénité.
Le monde dans Brave New World repose sur trois piliers inébranlables: communauté, identité et stabilité. C'est la devise de l'État mondial (World State). Mon premier objectif est d'examiner le traitement de ces valeurs dans l'ouvrage, et de discuter de leur inter-relation. J'aborderai ensuite deux personnages centraux, Bernard Marx et John Savage.
Mais d'abord, où est ce Brave New World?
Il y a deux réponses à cette question.
Brave New World, c'est Londres dans quatre cent quatre-vingt-quatorze ans. À l'opposé de certains préjugés en défaveur de la science-fiction, c'est donc notre propre monde qu'on raconte, mais changé. Ridiculisé? Amélioré? Satirisé? C'est au lecteur d'en juger. Huxley y a tout de même étalé toutes ses angoisses à propos d'une société de l'entre-deux-guerres qui, selon lui, perd le contrôle d'elle-même.
Brave New World, c'est aussi William Shakespeare. Le personnage John Savage emprunte à plusieurs reprises quelques vers de Miranda dans la pièce The Tempest, aux lignes 184 à 187 de la première scène de l'acte cinq:
O wonder!
How many goodly creatures are there here!
How beauteous mankind is! O brave new world
That has such people in't!
Quel est le sens de ces vers dans le contexte du roman de Huxley? Je crois simplement qu'il s'agit d'ironie. Goodly creatures, beauteous mankind, brave new world... L'article qui suit expose mon propos dans les détails.
Communauté
La perfection et la réussite avec laquelle la société holiste de Brave New World atteint son objectif consistant à subordonner complètement l'individu à la collectivité sont quasi absolues. La communauté imaginée par Huxley est une machine où chacune de ses parties, de ses engrenages, a sa place, garde sa place et a toujours besoin des autres. Cela me fait souvent penser à ce que Saussure disait de la langue: «un système où tout se tient». C'est si vrai en 632 A.F. qu'un individu s'apercevant qu'il est un individu est assez saisissant pour en faire un événement central du roman!
Le fondement de cette société est très simple. L'État exerce un contrôle pré-natal sur sa population. Finies les vieilles dictatures militaires, les représailles violentes et la propagande! Tout être humain naît dans une éprouvette. Les ovaires proviennent d'un nombre limité de femmes sous contrôle contraceptif intensif; tout le reste de la population est stérile. Ensuite, par un contrôle génétique, on choisit pour chaque bébé-éprouvette une destinée sociale. Il appartiendra à une des cinq classes: Alpha, Beta, Gamma, Delta et Epsilon. Les deux premières forment l'élite, et on leur permet une certaine individualité: un ovaire pour un adulte. Les trois dernières constituent la main-d'oeuvre première et fondamentale de la société. On donne aux foetus une résistance spécifique à l'environnement où ils sont destinés (sous la terre, dans les hautes altitudes, avec les produits chimiques, etc.) et les ovaires subiront plus tard le procédé de Bokanovsky. Par ce, on crée des dizaines d'embryons à partir d'un seul ovaire. Nécessairement, les Gammas, Deltas et Epsilons ne jouissent donc pas d'une individualité physique à l'instar de l'élite. Huxley en dresse un portrait troublant:
And, in effect, eighty-three almost noseless black brachycephalic Deltas were cold-pressing. The fifty-six four-spindle chucking and turning machines were being manipulated by fifty-six aquiline and ginger Gammas. One hundred and seven heat-conditioned Epsilon Senegalese were working in the foundry. Thirty-three Delta females, long-headed, sandy, with narrow pelvises, and all within 20 millimetres of 1 metre 69 centimetres tall, were cutting screws. In the assembling room, the dynamos were being put together by two sets of Gamma-Plus dwarfs. The two low work-tables faced one another; between them crawled the conveyer with its load of separate parts; forty-seven blond head weres confronted by forty-seven brown ones. Forty-seven snubs by forty-seven hooks; forty-seven receding by forty-seven prognathous chins. The complete mechanisms were inspected by eighteen identical curl auburn girls in Gamma green, packed in crates by thirty-four short-legged, left-handed male Delta-Minuses, and loaded into the waiting trucks and lorries by sixty-three blue-eyed, flaxen and freckled Epsilon Semi-Morons. (p. 144)
La production de masse a finalement rejoint la biologie.
«Making ninety-six human beings grow where only one grew before. Progress.» (p. 4).
Si les cinq classes sociales forment les parties d'une machine, la production de masse en est la force motrice. C'est la raison pour laquelle le seul personnage saint est Henry Ford, grand industriel américain et concepteur de la production en chaîne. Les Contrôleurs mondiaux (World Controllers) portent le titre de Fordship. On ne fait plus un signe de la croix, mais un signe de T (cf. la fameuse voiture Ford-T). Le Big Ben de Londres est désormais le Big Henry. Lorsqu'on dit «Oh merde!» en 2001 ap. J.C., en 632 A.F. on dit «Oh Ford!» Et j'ai déjà mentionné que Ford est le point de départ d'un calendrier.
Si les Gammas et autres basses classes assurent la production, il faut également assurer la consommation. Voilà pourquoi, par exemple, tous les sports requièrent énormément de matériel. Un nouveau sport admis doit demander au moins autant d'accessoires que le pire d'entre eux. On enseigne à la jeune élite la poésie en tant qu'outil de propagande et de publicité. Seulement de cette façon peut-elle être utile à la communauté. Et on ne tolère également pas la réparation, ni les vieilles choses; si ça se brise, il est bien mieux d'en acheter un neuf!
La vie d'un Londonien du septième siècle après Ford prend donc son sens dans le travail et la consommation. «Everyone works for everyone else» diront plusieurs personnages. Et comment! La société devient l'incarnation parfaite de la Machine:
[...] the operation undergone voluntarily for the good of Society, not to mention the fact that it carries a bonus amounting to six months' salary; (p. 3)
If the physical development could be speeded up till it was as quick, say, as a cow's, what an enormous saving to the Community! (p. 12)
By the time they were decanted the embryos had a horror of cold. They were predestined to emigrate to the tropics, to be miners and acetate silk spinners and steel workers. (p. 13)
On Rack 10 rows of next generation's chemical workers were being trained in the toleration of lead, caustic soda, tar, chlorine. (p. 14)
A love of nature keeps no factories busy. (p. 19)
The idea was to make them want to be going out into the country at every available opportunity, and so compel them to consume transport. (p. 19)
You can't consume much if you sit still and read books. (p. 44)
Fine to think we can go on being socially useful even after we're dead. Making plants grow. (p. 65)
The more stitches, the less riches. Isn't that right? Mending's antisocial. (p. 109)
You can't allow people to go popping off into eternity if they've got any serious work to do. (p. 139)
'Our library,' said Dr Gaffney, 'contains only books of reference. If our young people need distraction, they can get it at the feelies. We don't encourage them to indulge in any solitary amusements.' (p. 147)
'But people are never alone now,' said Mustapha Mond. 'We make them hate solitude; and we arrange their lives so that it's almost impossible for them ever to have it.' (p. 214)
Stabilité
We make them hate solitude. Ces mots du Contrôleur Mustapha Mond m'amènent à parler de cette seconde valeur qu'est la stabilité. Dans Brave New World, on ne lit pas, on ne s'intéresse pas à la culture, on n'admire jamais un coucher de soleil, on ne pratique pas la botanique. Shakespeare est inconnu, l'art ne l'est pas moins. Toute activité en solitaire est une occasion pour un individu de penser, de se développer, de se découvrir. C'est par conséquent très nuisible pour l'harmonie de la communauté. Et qui dit nuisible, dit menaçant. Qui dit menace, dit instabilité éventuelle. En effet, une pensée indépendante, éventuellement contraire à l'ordre social actuel, peut en émerger. Et évidemment on ne prend pas le temps de consommer des biens. «The greater a man's talents, the greater his power to lead astray», (p. 133) «It would upset the whole social order if men started doing things on their own» (p. 216). C'est pourquoi Mond parle comme il le fait. Or, lui et les autres Contrôleurs, en principe la force directrice de la stabilité sociale, ne sont dans les faits que les régisseurs d'une série de moyens qui transcendent leur propre ambition personnelle pour éviter, ou éliminer, les fauteurs de troubles.
Quels sont ces moyens? Ils ont d'abord deux facettes. «'Stability,' said the Controller, 'stability. No civilization without social stability. No social stability without individual stability.'» (p. 37)
Ce premier niveau qu'est la stabilité individuelle occupe la majorité des efforts de l'État:
Mother, monogamy, romance. High spurts the fountain; fierce and foamy the wild jet. The urge has but a single outlet. My love, my baby. No wonder those poor pre-moderns were mad and wicked and miserable. Their world didn't allow them to take things easily, didn't allow them to be sane, virtuous, happy. What with mothers and lovers, what with the prohibitions they were not conditioned to obey, what with the temptations and the lonely remorses, what with all the diseases and the endless isolating pain, what with the uncertainties and the poverty - they were forced to feel strongly. And feeling strongly (and strongly, what was more, in solitude, in hopelessly individual isolation), how could they be stable? (p. 36)
Bref, pour être stable, l'individu ne doit pas être malheureux. L'abolition de la famille est alors un énorme avantage, acquis grâce à la confection industrielle des enfants, d'après le Directeur de l'usine d'enfants de Londres:
What suffocating intimacies, what dangerous, insane obscene relationships between the members of the family group! Maniacally, the mother brooded over her children (her children)… brooded over them like a cat over its kittens; but a cat that could talk, a cat that could say, 'My baby, my baby,' over and over again. 'My baby, and oh, oh, at my breast, the little hands, the hunger, and that unspeakable agonizing pleasure! Till at last my baby sleeps, my baby sleeps with a bubble of white milk at the corner of his mouth. My little baby sleeps… (p. 33)
Le divertissement quotidien, tel qu'envisagé dans Brave New World, fait également bien ses preuves. En effet, on fait avec lui d'une pierre deux coups, et même trois. Le divertissement seul n'existe pas, on élimine alors la solitude. Le divertissement occupe l'esprit, on élimine alors bien des occasions de réfléchir. Le divertissement encourage la consommation de biens, on stimule alors l'économie. Voilà la vie du Londonien du septième siècle: le travail, la consommation et le divertissement.
Toutefois, être heureux n'est pas suffisant. Pour réellement être stable, l'individu doit toujours être heureux. Intervient une technique diaboliquement efficace, «the greatest moralizing and socializing force of all time» (p. 24): l'hypnopédie.
L'hypnopédie est une forme de conditionnement qui consiste à répéter à des milliers de reprises des suggestions, des «vérités», des opinions aux enfants pendant leur sommeil, de leur tendre enfance jusqu'à leur douzième année de vie. Ils intégreront ainsi parfaitement tout ce que l'État veut leur faire apprendre. «'But all these suggestions are our suggestions!' The Director almost shouted in his triumph. 'Suggestions from the State.'» (p. 25). De la sorte, l'État s'organise pour que chaque individu aime ce qu'il doit aimer et déteste ce qu'il doit détester:
In the nurseries, the Elementary Class Consciousness lesson was over, the voices were adapting future demand to future industrial supply. 'I do love flying,' they whispered, 'I do love flying, I do love having new clothes, I do love…' (p. 43)
L'hypnopédie n'est pas une technique permettant à une population d'acquérir certaines connaissances. L'objectif est plutôt sur le plan moral, ce qui est tout différent et bien plus utile. Chacun vivra sa vie selon des opinions et des vérités qu'il croira siennes, en répétant des slogans pleins d'évidence qu'on ne pensera jamais discuter. Bref, la population ne fait pas seulement exactement ce qu'on attend d'elle, mais elle veut faire exactement ce qu'on attend d'elle! Même Staline n'aura jamais osé y rêver!
Afin de garantir la stabilité individuelle, la société de Brave New World s'assure également que chaque individu ne connaisse pas d'émotions fortes. Il y a, pour ce faire, la technique du VPS (Violent Passion Surrogate), consistant à administrer, une fois par mois, une très forte dose d'adrénaline afin de prévenir un besoin d'émotions fortes avant même qu'il ne se manifeste. Un défoulement réglementaire, quoi. «It's the complete physiological equivalent of fear and rage. All the tonic effects of murdering Desdemona and being murdered by Othello, without any of the inconveniences» (p. 219). Je pense que la très large liberté sexuelle des individus, grâce à l'abrogation de l'amour, agit aussi à titre de baromètre émotionnel. Le stabilisateur par excellence est cependant la seule drogue légalisée par l'État, le soma.
Le soma est partout. Le soma est dans la crème glacée ou le café. Le soma est aussi le goûter quotidien lors d'une pause au travail. Le soma fait disparaître la douleur. À forte dose, le soma est un hallucinogène puissant qui vous fait voyager dans un monde de rêves et, très important, de bonheur. Lorsque ça va mal, le soma règle tous les problèmes. On est contrarié? Allez, un peu de soma. Tu es triste? Prends un gramme de soma, tout le monde est heureux maintenant:
All the advantages of Christianity and alcohol; none of their defects. (p. 48)
One cubic centimetre cures ten gloomy sentiments. (p. 48)
A gramme is better than a damn. (p. 49)
A gramme in time saves nine. (p. 80)
And if ever, by some unlucky chance, anything unpleasant should somehow happen, why, there's always soma to give you a holiday from the facts. (p. 217)
Christianity without tears - that's what soma is. (p. 217)
Le soma, combiné avec l'hypnopédie pour convaincre la population que c'est le seul remède à tous les maux, garde les individus tout à fait heureux, et par le fait même dociles. C'est une huile d'excellente qualité qui lubrifie à merveille les composantes de la Machine.
Enfin, le second niveau de stabilité n'est plus individuel, mais social. Une fois chaque citoyen «heureux d'être content», une bonne part du travail est déjà accompli. Mais il faut faire plus. La guerre, par exemple, n'existe plus en 632 A.F. car il n'y a désormais qu'un seul pays, l'État mondial, dirigé par les douze Contrôleurs. Finis les conflits territoriaux! Le procédé de Bokanovsky est également un instrument majeur de stabilité sociale (p. 5), permettant l'organisation efficace de la population. Finie la surpopulation! On ne produit que ce qu'on a besoin. Enfin, la hiérarchie sociale fait le reste du travail: chacun a sa place, et chaque place a son chacun!
As a happy, hard-working, goods-consuming citizen he's perfect. (p. 215)
'Stability,' insisted the Controller, 'stability. The primal and the ultimate need. Stability. Hence all this.' (p. 38)
The Nine Years' War, the great Economic Collapse. There was a choice between World Control and destruction. Between stability and… (p. 43)
'A New Theory of Biology' was the title of the paper which Mustapha Mond had just finished reading. He sat for some time, meditatively frowning, then picked up his pen and wrote across the title-page. 'The author's mathematical treatment of the conception of purpose is novel and highly ingenious, but heretical and, so far as the present social order is concerned, dangerous and potentially subversive. Not to be published.'(p. 160)
The world's stable now. People are happy; they get what they want, and they never want what they can't get. They're well off; they're safe; they're never ill; they're not afraid of death; they're blissfully ignorant of passion and old age; they're plagued with no mothers or fathers; they've got no wives, or children, or lovers to feel strongly about; they're so conditioned that they practically can't help behaving as they ought to behave. And if anything should go wrong, there's soma. (p. 201)
I see you [John Savage] don't like our Bokanovsky Groups; but, I assure you, they're the foundation on which everything else is built. They're the gyroscope that stabilizes the rocket plane of state on its unswerving course.' (p. 202)
We don't want to change. Every change is a menace to stability. That's another reason why we're so chary of applying new inventions. Every discovery in pure science is potentially subversive; even science must sometimes be treated as a possible enemy. Yes, even science.' (p. 205)
Our Ford himself did a great deal to shift the emphasis from truth and beauty to comfort and happiness. Mass production demanded the shift. Universal happiness keeps the wheels steadily turning; truth and beauty can't. (p. 208)
'But chastity means passion, chastity means neurasthenia. And passion and neurasthenia mean instability. And instability means the end of civilization. You can't have a lasting civilization without plenty of pleasant vices. (p. 216)
Identité
L'identité vient en second dans la devise de l'État. Sa place, dans le roman de Huxley, n'a pas parallèlement autant d'importance. En effet, pendant que le récit se développe et que le lecteur découvre le poids de la communauté, pendant que le Contrôleur Mustapha Mond épilogue sur la stabilité, les indices textuels ou diégétiques autour du thème de l'identité sont très peu nombreux.
Valoriser l'identité implique que chaque citoyen se dévoue à sa classe sociale, en ce sens où il se satisfait de sa condition et il ne désire ni descendre dans l'échelle sociale, ni même y monter. La méthode pour y arriver? L'hypnopédie, ni plus ni moins. On fait entendre des milliers de fois pendant le sommeil un discours aussi particulier que, on n'en doute guère, efficace:
I don't want to play with Delta children. And Epsilons are still worse. They're too stupid to be able to read or write. Besides, they wear black, which is such a beastly colour. I'm so glad I'm a Beta. (p. 24)
I'm really awfully glad I'm Beta, because I don't work so hard. And then we are much better than the Gammas and Deltas. Gammas are stupid. They all wear green, and Delta children wear khaki. (p. 24)
La communauté, la stabilité et l'identité en relation
Quel type de rapport peuvent entretenir ces trois valeurs? Sont-elles au même niveau? L'une implique-t-elle nécessairement une autre?
Communauté, identité, stabilité est la devise de l'État mondial. Or j'ai traité plus haut de ce coriace triumvirat dans un ordre différent. Je l'ai fait selon une séquence qui m'a semblé logique d'après l'importance relative de chacun des thèmes et selon leur rapport hiérarchique.
En effet, la communauté, que j'ai comparée à une Machine, est certainement un thème central du roman de Huxley. La stabilité est seconde en importance (quoique très loin d'être négligeable) quant à son traitement, et elle m'apparaît instantanément subordonnée à la première valeur. No civilization without stability. La stabilité, en tant que pré-requis indispensable à l'existence d'une société, n'existe pas pour elle-même et n'est pas une fin en soi. Elle n'existe que pour la communauté. Quant à l'identité, thème mineur dans Brave New World, je la considère entretenant le même type de rapport avec la stabilité que cette dernière avec la communauté, c'est-à-dire un rapport hiérarchique. Cultiver l'idendité, en ce sens où le citoyen doit ressentir une solide appartenance à sa classe sociale pour ne jamais vouloir changer, ne m'apparaît être qu'un moyen pour assurer la stabilité sociale. La relation entre communauté et identité est donc indirecte. On valorise l'identité pour assurer la stabilité, on recherche la stabilité pour protéger la communauté. Cette hiérarchie peut donc s'illustrer de la façon suivante:
Le traitement des trois thèmes dans l'ouvrage est donc, en résumé, parallèle à leur rapport hiérarchique.
Liberté et mécanique: problématique contre thématique
Par thématique, j'entends la trame de fond du roman, l'arrière-plan du récit, le contexte dans lequel les personnages prennent place. D'après la précédente discussion sur le traitement des valeurs chères à l'État mondial dans le roman, une (et non la) thématique de Brave New World, c'est la communauté, ou la société, en tant que Machine. Maintenant, ce que je désigne en tant que problématique, c'est le moteur de l'histoire (encore cette métaphore mécanique!), superposé à la thématique. Qu'est-ce qui permet d'écrire deux cents pages sur un monde où la seule raison d'être de la société est la performance? On ne compte pas toutes les réponses possibles, mais dans Brave New World, la problématique mise en place, c'est la liberté, que nous découvrirons grâce aux deux personnages centraux du roman, Bernard Marx et John Savage (ou John the Savage).
Bernard Marx
L'intérêt de ce personnage (sans même parler de son nom de famille) réside dans son essence même, rattachée à une technique que Huxley utilise bien: le contraste. Tout le drame est là: Bernard n'est pas comme les autres. Et sa réflexion sur la liberté y prend source.
Bernard est un Alpha-Plus, ingénieur en hypnopédie. Il fait partie de la crème de l'élite. Pour une raison qu'on ignore (excluant les rumeurs circulant à son sujet), il souffre d'un handicap physique. L'Alpha jouit d'ordinaire d'une beauté et d'une forme d'un calibre plus qu'appréciable, synonymes d'une santé garantie par le mode de fonctionnement de la société. Or, Bernard est petit et laid. En fait, le pauvre a le physique d'un Gamma. La vue d'un vrai basse-classe lui rappelle constamment son infériorité. Cela le trouble profondément; il en perd toute sa confiance et son estime de soi. Il rencontre très peu de femmes. Il ne pratique aucun sport. Il n'interagit avec ses pairs qu'avec maladresse. On finit évidemment par se moquer de lui:
The mockery made him feel an outsider; and feeling an outsider he behaved like one, which increased the prejudice against him and intensified the contempt and hostility aroused by his physical defects. Which in turn increased his sense of being alien and alone. (p. 58)
Bernard se sent seul. Imaginez! Il en développe facilement un comportement de solitaire, et une conscience aiguisée de lui-même. Il évite le soma dont la méfiance est grandissante en lui. Il méprise les hommes parlant des femmes en termes de purs objets sexuels, ce qui est d'ordinaire la «normalité», pour les deux sexes. Bref, il partage avec son seul ami, Helmholtz, un Beta aux qualités trop supérieures pour sa classe (mais dont l'insertion sociale est parfaite et sans impasse), la conscience d'être un individu.
Un jour, à son désarroi, ressentant une certaine gêne, Bernard se divertit avec Lenina, une femme plantureuse, Beta et citoyenne modèle, qui travaille, tout comme lui, à l'usine d'enfants de Londres. D'ailleurs, il l'invite à visiter une Réserve de Sauvages au Nouveau Mexique, ce dont seul un Alpha a l'autorité. Lenina est enchantée. D'ailleurs elle se sent assez charmée par le côté particulier de Bernard pour survire aux terribles choses qu'il peut dire où faire. C'est une très, très forte scène, selon moi, un véritable pilier du récit, où Bernard, en hélicoptère avec elle, refuse d'aller pratiquer un sport et lui demande plutôt d'admirer la mer en paix, qu'elle trouve horrible. C'est une magnifique confrontation entre l'adepte et l'hérétique:
'But it's lovely. And I don't want to look.'
'But I do,' he [Bernard] insisted. It makes me feel as though…' he hesitated, searching for words with which to express himself, 'as though I were more me, if you see what I mean. More on my own, not so completely a part of something else. Not just a cell in the social body. Doesn't it make you feel like that, Lenina?'
But Lenina was crying. 'It's horrible, it's horrible,' she kept repeating. 'And how can you talk like that about not wanting to be part of the social body? After all, everyone works for everyone else. We can't do without anyone. Even Epsilons...'
'Yes, I know,' said Bernard derisively. '"Even Epsilons are useful"! So am I. And I damned well wish I weren't!'
Lenina was shocked by his blasphemy. 'Bernard!' she protested in a voice of amazed distress. 'How can you?'
In a different key, 'How can I?' he repeated meditatively. 'No the real problem is: How is it that I can't or rather - because, after all, I know quite well why I can't - what would it be like if I could, if I were free - not enslaved by my conditioning.'
'But, Bernard, you're saying the most awful things.'
'Don't you wish you were free, Lenina?'
'I don't know what you mean. I am free. Free to have the most wonderful time. Everybody's happy nowadays.'
He laughed, 'Yes, "Everybody's happy nowadays." We begin giving the children that at five. But wouldn't you like to be free to be happy in some other way, Lenina? In your own way, for example; not in everybody else's way.' (p. 81-82)
Cette manifestation d'une volonté individuelle, extrêmement subversive aux yeux de l'État, vaudra un avertissement sévère à Bernard de la part de son supérieur, le Directeur de l'usine d'enfants de Londres. Il sera menacé d'expulsion en Islande, où l'on isole les fauteurs de troubles, ceux qui mettent en péril la sacro-sainte stabilité. Mais, pour Bernard, cette menace a l'effet d'un tonique sans pareil. C'est une preuve vivifiante, avivante, intoxicante de son importance individuelle. Lui, seul contre l'ordre et l'harmonie, avait certainement tout pour lui plaire.
Bernard n'est pas un révolutionnaire. Il est même plutôt égoïste. Le refus d'accepter son sort, sa jalousie et ses incessantes complaintes le pousseront davantage à se venger personnellement qu'à organiser une Révolution mondiale au nom de la liberté de tous. Cette vengeance, il en goûtera les délices après son séjour avec Lenina dans une Réserve de Sauvages.
Ces Réserves rassemblent - et enferment - tout le lot de l'Humanité qui n'a pas voulu suivre le nouvel ordre mondial. Les gens y vivent «à l'ancienne», il sont vivipares (ils font des enfants comme les chiens), ils sont sales, ils sont malheureux. Occultisme, chamanisme, christianisme se côtoient. Les Sauvages vivent pour et avec la Nature. Maquillages. Totems. Jésus. Danses. Sacrifices. Culte de la pénitence. Tout pour terrifier et outrer Lenina. Pour Bernard, il y aura John.
John est le fils de Linda, une Beta abandonnée une vingtaine d'années auparavant à la Réserve par nul autre que le Directeur de l'usine d'enfants de Londres, le supérieur de Bernard. John est son fils, son vrai fils, le fruit d'une reproduction vivipare. C'est si contraire à la norme, si mal vu et pour ne pas dire complètement vulgaire, au septième siècle après Ford, que le Directeur a souhaité se débarasser de sa compagne de manière subtile, sous le couvert d'un accident tragique lors d'une visite à la Réserve. L'autorité de Bernard lui permettra cependant de ramener Linda à Londres, avec son fils.
De retour en Europe, c'est le coup de théâtre. Le Directeur démissionne et disparaît. John, désormais John Savage, est une attraction extrêmement populaire. Bernard, son «protecteur», est maintenant quelqu'un de vrai et d'important. Il gagne le respect. Il gagne toutes les femmes qu'il désire. Enfin! Une fois qu'il goûte sans un souci les avantages de la société, celle-ci n'est plus si mauvaise...
Mais bientôt John cessera de jouer le jeu de l'attraction touristique. Il s'isolera et perdra la sympathie du public aussi rapidement que Bernard verra son éphémère prestige s'effriter tout autour de lui. Bernard retombera dans son état initial de solitude, de mauvaise humeur, de pensivité, de frustration. Et il partira pour l'Islande.
Bernard est une victime de lui-même, pour ne pas dire un échec total. Affecté par le rejet, il se laisse tenter par la vengeance, qui n'a pas accordé le salut dont il souhaitait. Son égoïsme est cohérent avec son désir de transcender l'idéal de la collectivité, mais l'appui de John aura été assez passager pour qu'il gagne l'occasion de se faire une idée différente de ce qu'est la liberté.
John Savage
Huxley a fait de John un personnage semblable à Bernard sur plusieurs points, fondamentalement par le recours au contraste. John est un Sauvage qui a grandi et a toujours vécu dans une Réserve. Mais sa mère n'est pas une indigène. L'éducation de John est par conséquent différente de celle d'un Sauvage ordinaire, et même si les idées de ce qu'est la civilisation selon sa mère ne lui disent pas grand'chose, puisque son environnement ne peut témoigner de ses paroles, il apprend davantage qu'un autre Sauvage. Par exemple, il apprend à lire. Il connaîtra ainsi Shakespeare.
John, dans son propre environnement, est tout à fait dans la même situation que Bernard. Il est rejeté (une différence physique de marque y contribue, car il est blond et sa peau est pâle), et il apprend à vivre avec la solitude. Il connaît souvent la tristesse. Mais il ne développe pas de réflexion sur la liberté. Son monde, primitif, est beaucoup plus tolérant que la civilisation où Bernard l'amène.
En Europe, c'est lorsque Linda, sa mère, meurt, et lorsque John s'entretient avec le Contrôleur Mustapha Mond, que son éducation beaucoup moins rigide et orientée le fait réagir devant cet espèce de monde incompréhensible qu'on appelle civilisation dans lequel il se retrouve. Il abhorre les groupes Bokanovsky, ces petits serviles, jumeaux par dizaines. Il refuse de prendre du soma. Lenina se sent fortement attirée par le physique de John, digne d'Adonis, mais celui-ci se refuse à tout contact sexuel avec cette femme, qu'il maudira pour avoir presque succombé à ses charmes.
John prononce, à la page 139 du roman, une phrase très simple, mais sensationnelle. Sa mère, malade, est gardée en vie, droguée par des doses constantes de soma, perdue dans des mondes d'hallucinations et de rêves de bonheur. Le docteur explique au Sauvage qu'on ne laisse pas mourir les gens pouvant encore être utiles. John répond: «I don't believe it's right». Je crois que même Bernard n'aurait pu dire une chose de cette sorte avec autant de sincérité et de responsabilité. C'est tout à fait anti-Brave New World, c'est l'incarnation même de ce que la société ne veut plus: un pronom de la première personne du singulier qui a tout son sens, et qui pose un jugement moral. Le docteur ne comprend d'ailleurs pas du tout ce que John impliquait dans sa remarque. Il ne fait que rétorquer, dans l'optique de la stabilité et non de la reconnaissance de la légitimité d'existence d'un individu: «Well, of course, if you prefer to have her screaming mad all the time...»
La civilisation, pour John, n'offre aucun espoir. Lorsqu'il se débrasse subitement de rations de soma par la fenêtre de l'hôpital, rations destinées à un groupe de Deltas, en criant et frappant au nom de la liberté, sa tentative est un échec. Personne, sauf Helmholtz qui gagne rapidement la mêlée, ne le comprend. Un William Wallace est certes inefficace devant une bande de robots pour qui la révolte est une chose inconnue, donc impossible. Cette scène intense vaudra au Sauvage un long entretien en compagnie de Mustapha Mond. John comprendra tout. Le citoyen civilisé, pour être stable, n'est pas véritablement heureux, au contraire de ce que l'hypnopédie lui inculque. Il ne peut pas se sentir heureux, parce qu'il ne peut être malheureux. Il est dans un état de débilité qu'il croit parfait parce qu'on lui répète des milliers de fois que tel est le cas. Le bonheur perpétuel équivaut à l'abrogation complète, pure et simple de toutes les émotions. Le plaidoyer pour la liberté que John offre est, selon moi, le moment le plus intense du récit. Seul le Sauvage arrive à saisir l'absence totale de liberté individuelle dans la société, exception faite des Contrôleurs.
'But I like the inconveniences.'
'We don't,' said the Controller. 'We prefer to do things comfortably.'
'But I don't want comfort. I want God, I want poetry, I want real danger, I want freedom, I want goodness. I want sin.'
'In fact,' said Mustapha Mond, 'you're claiming the right to be unhappy.'
'All right, then,' said the Savage defiantly, 'I'm claiming the right to be unhappy.'
'Not to mention the right to grow old and ugly and important; the right to have syphilis and cancer; the right to have too little to eat; the right to be lousy; the righ to live in constant apprehension of what may happen tomorrow; the right to catch typhoid; the right to be tortured by unspeakable pains of very kind.'
There was a long silence.
'I claim them all,' said the Savage at last.
Mustapha Mond shrugged his shoulders. 'You're welcome,' he said. (219)
Être libre, c'est avoir le choix de rire ou de pleurer.
O brave new world that has such people in't!
La conclusion de ce long article sera brève. J'ai tenté de démontrer que les trois valeurs de l'État mondial que sont communauté, identité, stabilité, dans le roman Brave New World de Huxley, sont dans un rapport hiérarchique parallèle à l'importance de leur traitement dans l'oeuvre, et que la communauté est le thème le plus important des trois. Superposée à cette trame de fond, la problématique de la liberté se révèle par les faits et gestes de deux personnages centraux: Bernard Marx qui, par sa solitude forcée, s'aperçoit qu'il est un individu, et John Savage qui, parce qu'il reconnaît déjà sa propre individualité, s'aperçoit que la civilisation a fait de l'Homme un pantin, au nom de la technologie et du bonheur.
Un large éventail d'aspects complémentaires pourraient s'ajouter à ce travail. Par exemple, les noms propres des personnages (cf. Trotsky et Marx), l'influence de l'époque où vivait Huxley et sa vision de la technologie, les personnages mineurs, dont Helmholtz et Lenina, etc. Il s'agissait seulement de faire découvrir une histoire captivante et troublante pour elle-même, dont les préoccupations fondamentales, quelque soixante-dix ans après sa publication, autour d'une problématique universelle, sont toujours d'actualité. Et c'est ce qui fait de Brave New World, selon moi, un chef-d'oeuvre.
Bibliographie
HUXLEY, Aldous, Brave New World, Londres, Flamingo Modern Classic, Harper Collins, 1994 (paru originalement chez Chatto & Windus Ltd, 1932).