Qu'est-ce que l'autobiographie

par Dorica Lucaci

Définitions

   Le mot autobiographie apparaît en France vers 1850 comme un synonyme du terme mémoires. Son allure composite (auto - bios - graphie, c'est-à-dire «écrire sa vie soi-même») indique qu'il entend rendre compte d'un certain nombre de mémoires dans lesquels l'intérêt historique est délaissé en faveur de l'accent mis sur la personne du mémorialiste. Par ailleurs, le terme d'autobiographie fait sens par l'opposition qu'il établit avec celui de biographie, qui est le récit de la vie de quelqu'un racontée par un autre que lui. Le désaccord dans les tentatives de définir le genre vient principalement de la réponse donnée à la question suivante: la littérature du moi relève-t-elle de la certitude intime ou de la poétique des genres?
   Selon Georges Gusdorf, une approche formaliste du genre autobiographique ne serait guère pertinente car les vraies autobiographies tiennent de l'ontologie plus que de la rhétorique1. Aussi propose-t-il une définition provisoire du terme qui, par son ouverture même, entraîne le risque d'une imprécision: «un usage privé de l'écriture, regroupant tous les cas où le sujet humain se prend lui-même pour objet d"un texte qu'il écrit2». Pris dans ce sens large, le mot autobiographie désigne tout livre dans lequel l'auteur a exprimé sa vie, ses sentiments, ses pensées. La forme du livre semble avoir peu d'importance: si le personnage de René n'est qu'une incarnation de Chateaubriand lui-même, si donc l'auteur prête au personnage son expérience et ses sentiments, René est bien une autobiographie au même titre que les Confessions.
   Dans l'emploi actuel des mots, le nom autobiographie désigne des oeuvres aux caractéristiques précises tandis que l'adjectif autobiographique garde encore toute sa souplesse. René n'est plus une autobiographie, tout en restant autobiographique par maints côtés.

Traits distinctifs de l'autobiographie

   Dans les années soixante-dix, la réflexion sur l'autobiographie a été enrichie par les travaux de Philippe Lejeune3. Sa définition, donnée comme point de départ dans la théorie du genre, nous permet de mettre en évidence les différents traits caractéristiques qui distinguent l'autobiographie des autres formes de la littérature à la première personne:

   «Récit rétrospectif en prose qu'une personne rélle fait de sa propre existence, lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité4».

«...une personne réelle»

   La définition de Lejeune a le mérite d'attirer l'attention sur plusieurs dimensions importantes de l'acte autobiographique; ainsi seule une «personne réelle» - à laquelle s'oppose la personne imaginaire de la fiction - peut l'assumer. Il faut donc un être humain constitué en tant que personne psychologique, morale et sociale pour énoncer une autobiographie.
   Cette invocation du «réel» distingue très clairement l'autobiographie du roman autobiographique. L'analyse interne de l'oeuvre ne nous donne aucun critère valable pour délimiter les deux genres:

   «Tous les procédés que l'autobiographie emploie pour nous convaincre de l'authenticité de son récit, le roman peut les imiter, et les a souvent imités5».

   Ce sont les indices externes qui renseigneront mieux le lecteur, notamment le nom de l'auteur sur la couverture du livre.

Le pacte autobiographique

   Une oeuvre comme Adolphe de Benjamin Constant, rangée de nos jours parmi les romans autobiographiques, a été lue dans son temps comme une autobiographie. Ce qui a rendu possible la confusion, c'est le dispositif narratif déployé par Constant, qui encourage le lecteur à soupçonner que le protagoniste n'est que le masque de son auteur. Malgré d'évidentes ressemblances avec sa vie, la décision de l'écrivain de baptiser autrement que lui son personnage (le prénom de l'auteur est Benjamin, celui du narrateur-personnage, Adolphe) nous autorise à voir dans son oeuvre une fiction. S'il emprunte la forme de l'autobiographie, Constant n'en veut pas la responsabilité. C'est un roman autobiographique qu'il a écrit et non pas une autobiographie.
   La notion de roman autobiographique trouve, donc, sa source dans la corrélation que le lecteur perçoit entre l'histoire narrée dans le livre et ce qu'il connaît de la vie de l'auteur. La distinction est aisée: l'hétéronymie du romancier et du héros dans le roman autobiographique s'oppose à l'homonymie apparente entre les trois instances de l'autobiographie (celles de l'auteur, du narrateur et du personnage).
   L'existence de ce que Lejeune nomme le pacte autobiographique6 caractérise ainsi le genre autobiographique:

   «L'autobiographie (récit racontant la vie de l'auteur) suppose qu'il y ait identité de nom entre l'auteur (tel qu'il figure, par son nom, sur la couverture), le narrateur du récit et le personnage dont on parle. C'est là un critère très simple, qui définit en même temps que l'autobiographie tous les autres genres de la littérature intime (journal, autoportrait, essai)7».

   Les entorses au pacte ainsi posé signalent les oeuvres qui sortent du cadre de l'autobiographie classique. Les Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar ou L'Autobiographie d'Alice Toklas de Gertrude Stein indiquent, dès le titre, le nom du narrateur et du personnage, mais le nom de l'auteur reste autre. Ce dernier exemple est particulièrement intéressant. L'écrivain y recourt à un artifice: son livre passe pour l'autobiographie de sa secrétaire, Alice Toklas. Ainsi, non seulement le nom de Getrude Stein apparaît-il sur la couverture du livre en tant qu'auteur incontesté mais en même temps le livre raconte ses gestes et ses faits vus à travers le regard admiratif d'Alice Toklas.
   Des cas d'indétermination peuvent être aussi signalés, quand l'absence du pacte et de toute indication nominale laisse au lecteur le choix entre les deux types de lecture: comme roman ou comme autobiographie. L'exemple le plus connu serait L'Amant de Marguerite Duras. Le livre se présente comme une quête des origines, une poursuite obstinée de la narratrice pour retrouver la petite fille de quinze ans, au visage intact, non encore dévasté:
«Très vite dans ma vie il a été trop tard. A dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit ans et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. A dix-huit ans j'ai vieilli» (L'Amant, p. 7).

   Mais tout au long du texte l'auteur se garde de donner des noms et des dates sur les circonstances de l'écriture du livre. D'ailleurs, très vite, après les premières pages, Duras s'éloigne du «je» pour ne parler que de «la petite fille» . Cet anonymat, n'étant dû ni aux défaillances de la mémoire, ni au souci de protéger des secrets, entretient l'ambiguïté quant à la nature du pacte signé par l'écrivain et place le texte dans la continuité de l'œuvre durassienne.

«Récit rétrospectif» / «histoire d'une personalité»

   Le caractère rétrospectif de l'autobiographie semble aller de soi: le narrateur évoque son passé. En dépit de ce fait évident, une parfaite rétrospective de son existence se révèle être illusoire: entre le temps de l'écriture et celui de l'histoire le rapport ne cesse de se modifier. Pendant la rédaction, la vie continue. L'autobiographie ne ressemble jamais au curriculum vitae moderne, qui part du passé récent vers le passé éloigné.
   Le regard de l'autobiographe est tourné vers le passé de sa vie et impose ainsi le passé comme temps dominant de son récit. Il n'hésite pas à y intervenir directement, en alternant l'histoire et le discours, le passé et le présent8. Ainsi, certains autobiographes - Sartre, Leiris, Perec - cherchent-ils à réorganiser leur passé à la lumière de leur moi actuel; d'autres, comme Rousseau ou Romain Gary, veulent le restituer tel qu'ils l'ont vécu et le racontent. Nous voilà ainsi amené au cœur du problème de la temporalité dans le récit autobiographique.
   Par rapport au roman, l'autobiographie joue sur la duplicité énonciative, sur une très libre alternance des temps de l'histoire et des temps du discours, selon une dialectique qui lui est propre: le narrateur ne se contente pas de raconter des événements de sa vie passée, mais il porte sur eux un regard critique, il les juge et les justifie à la lumière de son savoir actuel tout en essayant d'établir des liens de causalité, de hiérarchisation entre les incarnations successives du moi pour souligner l'unité de son individualité en dépit de l'action dissolvante du temps:

   «La mémoire n'est pas une collection de documents déposés en bon ordre au fond d'un ne sait quel nous-mêmes; elle vit et change; elle rapproche les bouts de bois mort pour en faire de nouveau de la flamme9».

   Béatrice Didier10 voit dans la datation un critère formel qui permet de distinguer entre l'autobiographie et le journal. Dans ce dernier, l'écart entre le discours et ce qui est narré est réduit au minimum: idéalement, le diariste écrit au jour le jour, ce qui entraîne la fragmentation de son discours. Chaque entrée dans le journal - censé ne pas avoir d'autre destinataire que lui-même - constitue une sorte d'unité. Aussi le diariste ne peut-il dominer le temps de la même façon que l'autobiographe. (cf les journaux d'Amiel, de Maine de Biran, de Stendhal, de Gide, ou de Vigny).
   En même temps, le journal aussi peut être rétrospectif car à force de réfléchir sur soi-même, il arrive souvent à esquisser une sorte d'autoportrait. Cependant, pour le lecteur, c'est la connaissance de soi qui a permis à l'auteur d'écrire son autobiographie, en l'ordonnant autour d'une intention, alors que, dans le cas du diariste, c'est le livre lui-même, le journal intime, qui produit cette connaissance11.

La première personne du singulier

   Emile Benveniste définit le récit comme le «mode d'énonciation qui exclut toute forme linguistique autobiographique12». Il refuse donc à l'autobiographie le caractère d'un récit du fait qu'elle met en oeuvre les deux premières personnes grammaticales et des déictiques. Dans ce qui suit, nous prendrons, à la suite de Jacques Lecarme13, le terme «récit» dans son acception la plus large et considérerons l'autobiographie un récit.
   Comme à chaque fois que le narrateur intervient dans son récit il le fait à la première personne (je) et que, dans le récit autobiographique, histoire et discours sont assumés par la même personne, il devient logique que l'autobiographie s'écrit le plus souvent à la première personne.
   Pourtant raconter sa vie à la troisième personne est possible, l'exemple le plus cité est celui des Commentaires de la guerre des Gaules de César, qui, pour garantir l'objectivité de sa relation des faits, se tient à distance en parlant de lui-même à la troisième personne. Un exemple plus récent, c'est Roland Barthes par Roland Barthes - ouvrage qui joue sur l'emploi des pronoms personnels de la première et de la troisième personne: je, il, selon qu'il traite de Roland Barthes personnage de l'histoire passée ou de Roland Barthes narrateur du discours présent.


1. GUSDORF, Georges, Les Ecritures du moi, Lignes de vie, t.I, éd. Odile Jacob.

2. Idem, Ibidem, t.II, p.122.

3. il s'agit en particulier de L'Autobiographie en France (1971), Le Pacte autobiographique (1975), suivis de Je est un autre (1980) et Moi aussi (1986).

4. LEJEUNE, Philippe, Le Pacte autobiographique, Paris, Editions du Seuil, «Poétique», 1975, p.14 5. LEJEUNE, Philippe, L'autobiographie en France, p.24.

6. Béatrice Didier dans son Stendhal autobiographe (PUF, 1983, p.6) parle d'un engagement ou contrat que l'écrivain propose au lecteur et par lequel le premier affirme l'identité entre auteur, narrateur et personnage dans son texte.

7. Idem, Le Pacte autobiographique, p.23-24.

8. Didier Coste, dans Autobiographie et autoanalyse, matrices du texte littéraire (Individualisme et Autobiographie en Occident), Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, Ed.de l'Université de Bruxelles, 1983,p 251) observe qu'il y a dans l'autobiographie deux mouvements opposés qui coexistent: «un mouvement jamais achevé vers le silence, vers le moment où tout sera dit et l'écriture épuisée; et un autre mouvement zénonien par lequel l'écriture se rapproche toujours d'elle-même sans jamais pouvoir se rattraper».

9. YOURCENAR, Marguerite, Quoi? L'Eternité, Paris, Gallimard, 1988, p. 279.

10. DIDIER, Béatrice, Stendhal autobiographe, PUF, 1983, p.8 et suiv.

11. ZANONE, Damien, L'autobiographie, Paris, Ellipses, 1996, p.19.

12. BENVENISTE, Émile, Problèmes de linguistique générale, éd. Gallimard, 1966, p.239.

13. LECARME, Jacques et LECARME-TABONE, Éliane, L'autobiographie, Paris, Armand Colin, 1997, p.26-28.